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La nuit où Bachar El-Assad a fui la Syrie

publié le 08/12/2025 par grands-reporters

Face aux rebelles, le dictateur s’envole avec sa famille pour Moscou dans la nuit du 7 au 8 décembre 2024, laissant derrière lui les principales figures du régime

Illustration Céline Bejjani avec l’IA/L’Orient-Le Jour

“The New York Times” reconstitue le récit de cet exode précipité, parfois rocambolesque, de ce tout petit monde qui a réussi à trouver refuge en Russie ou ailleurs à l’étranger.

Le 8 décembre 2024, un peu après minuit, des dizaines de personnes étaient rassemblées dans l’obscurité devant la partie militaire de l’aéroport international de Damas. Chargées des bagages qu’elles avaient pu emporter, elles se sont entassées dans un petit jet de l’armée syrienne. À peine une heure plus tôt, elles faisaient partie de l’élite qui constituait la colonne vertébrale de l’un des régimes les plus impitoyables du monde. Dans le sillage de la chute soudaine du président syrien, Bachar El-Assad, qui avait fui le pays, ils sont devenus des fugitifs qui tentaient de s’échapper avec leurs familles.

Parmi les passagers se trouvait Qahtan Khalil, directeur du renseignement de l’armée de l’air syrienne, accusé d’être directement responsable de l’un des massacres les plus terribles qu’ait connu le pays en treize ans de guerre civile. Il était accompagné d’Ali Abbas et d’Ali Ayyoub, deux anciens ministres de la Défense visés par des sanctions à cause des atrocités commises pendant le conflit. Était également présent le chef d’état-major des armées, Abdul Karim Ibrahim, accusé d’avoir autorisé la torture et les violences sexuelles contre des civils.

Plus tôt dans la soirée, tandis qu’une offensive éclair des rebelles approchait de la capitale syrienne, Assad avait discrètement embarqué à bord d’un avion, prenant par surprise le cercle de ses proches, symbole de l’effondrement ahurissant de son régime. Ses séides ont été prompts à lui emboîter le pas. En quelques heures, les piliers de tout un système de répression ont disparu.

Aux yeux des milliers de Syriens qui ont perdu des êtres chers, ou qui ont été torturés, incarcérés ou déplacés par le régime d’Assad, leur patrie est désormais une scène de crime dont les principaux suspects se sont massivement volatilisés. [Près d’un an] après la chute du régime, la nation, brisée par la guerre, doit non seulement relever le défi considérable de la reconstruction, mais elle est aussi confrontée à une autre tâche incommensurable. Il lui faut écumer la planète pour trouver et demander des comptes aux gens qui ont perpétré certains des crimes les plus monstrueux commis par un État durant ce siècle.

Comment retrouver leur trace ?

Ses cibles sont parmi les plus insaisissables au monde. Ce sont des gens qui ont exercé un immense pouvoir pendant des décennies, tout en restant anonymes : on ne savait rien de leurs vrais noms, de leur âge et, dans certains cas, de leur apparence même. Cette absence d’information a probablement aidé quelques-uns des pires membres du régime à échapper aux autorités syriennes et européennes depuis le renversement d’Assad.

On ne sait pas non plus où se trouvent plusieurs des anciens hauts responsables qui ont œuvré pour la dictature d’Assad. Assad lui-même est en Russie, et il semble qu’il ait rompu tout contact avec la plupart des membres de son cercle officiel. Maher El-Assad, le numéro deux du régime sous les ordres de son frère Bachar, mène une existence d’exilé, dans le luxe, à Moscou, tout comme certains de ses anciens officiers généraux. D’autres, comme le général Ghiath Dalla, dont les forces ont été impliquées dans la répression violente des manifestations, font partie d’un groupe d’anciens officiers qui complotent au Liban pour saboter le nouveau pouvoir à Damas. Dalla coordonne les opérations avec d’anciens dirigeants du régime, comme Suhail Al-Hassan et Kamal Al-Hassan, à Moscou. D’autres encore ont conclu des accords douteux pour rester en Syrie.

Pour ceux qui réclament justice, il est extrêmement difficile de retrouver la trace d’autant de suspects. Beaucoup d’entre eux avaient accès à des administrations qui leur ont fourni des passeports syriens authentiques sous de faux noms, ce qui leur a ensuite permis de se procurer des passeports de pays des Caraïbes. “Certains de ces individus se sont acheté de nouvelles identités en obtenant d’autres citoyennetés grâce à des investissements dans de l’immobilier ou en versant de l’argent. Ils se servent de ces nouveaux noms et nationalités pour se cacher, explique Mazen Darwich, directeur du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression, une ONG installée à Paris qui est à l’avant-garde des efforts entrepris au nom de la justice en Syrie.

“Ces gens-là disposent des moyens financiers nécessaires pour se déplacer en toute liberté, acheter de nouveaux passeports et disparaître.”

Pendant des heures, plusieurs des principaux adjoints de Bachar El-Assad, qui attendaient à la porte de son bureau dans le palais présidentiel, ont assuré à de nombreux responsables qu’il était bien là, occupé à deviser d’un plan avec ses généraux et des conseillers russes et iraniens pour faire face à l’avancée des forces rebelles. Mais ce plan ne s’est jamais matérialisé. Pas plus qu’Assad.

Comprenant qu’il était parti, ils n’ont pas tardé à remonter sa piste jusque chez lui. Peu après, des gardes en faction devant la demeure du président leur ont annoncé que des officiels russes avaient entraîné Assad à bord d’un convoi de trois 4 × 4, avec son fils et son secrétaire personnel. Les seuls membres du gouvernement que le président a invités à fuir avec lui étaient deux conseillers financiers. Il aurait besoin de leur aide pour avoir accès à ses actifs depuis la Russie.

L’ancien président et son entourage sont montés dans un jet qui les a déposés à Hmeimim, une base aérienne côtière contrôlée par la Russie, son soutien le plus important pendant la guerre.

“En proie à la panique”

Quand ils ont eu vent de son départ, les conseillers abandonnés se sont mis à appeler frénétiquement leurs proches et des responsables de la sécurité. Les rebelles venaient d’atteindre les faubourgs de Damas, il n’y avait pas un instant à perdre. “Il est parti”, c’est tout ce qu’a déclaré l’un de ses adjoints de haut rang à l’un de ses parents. Il a ordonné à sa famille de faire ses bagages et de se rendre au ministère de la Défense, sur la place des Omeyyades, dans le centre de la capitale.

Là, sa famille et lui ont été rejoints par plusieurs autres officiers de la sécurité et leurs proches, et ils sont entrés en contact avec Qahtan Khalil, le directeur du renseignement de l’armée de l’air. Ce dernier avait organisé un vol pour Hmeimim, destiné à transporter de nombreux membres importants du gouvernement. L’avion, un jet privé Yakovlev Yak-40, a quitté l’aéroport de Damas vers 1 h 30 le 8 décembre. Les passagers entassés à son bord “étaient en proie à la panique”, se souvient un ancien responsable du palais. Le vol ne dure que trente minutes, dit-il, “mais cette nuit-là, on a eu l’impression de voler pendant une éternité”.

Ailleurs dans la ville, Maher El-Assad, commandant de la tant redoutée 4e division blindée, se hâtait d’organiser sa propre fuite. Il a appelé un ami de la famille et un de ses partenaires commerciaux. Maher El-Assad leur a enjoint de quitter leurs domiciles aussi vite que possible et d’attendre à l’extérieur. Peu après, il est arrivé en trombe dans sa voiture, puis a filé avec eux pour prendre son vol.

La base arrière de Hmeimim

L’aéroport de Hmeimim, contrôlé par la Syrie, jouxte une base militaire utilisée par la Russie. Pendant des années, les forces russes ont joué un rôle clé dans la capacité d’Assad à écraser la rébellion armée contre son règne. En échange, Moscou s’est vu offrir le contrôle de ports et de bases stratégiques sur la Méditerranée, et s’est assuré des contrats lucratifs dans le domaine de l’exploitation des phosphates et des carburants fossiles.

Les Russes sont intervenus de façon tout aussi critique dans la fuite d’Assad – et de nombre de ses subordonnés. Des témoins présents à Hmeimim durant les premières heures de la matinée décrivent l’ambiance chaotique autour du départ des officiels du régime renversé. Les gens sont entrés dans la base russe avec des sacs remplis d’or et d’argent liquide. Le sol était jonché d’uniformes syriens abandonnés. Certains des responsables se sont empressés de se regrouper et ont discuté avec les officiers russes qui devaient les transporter dans des avions vers Moscou dans les prochaines heures et les jours suivants.

Beaucoup de membres des familles de personnalités du régime ont préféré être conduits dans leurs maisons sur la côte, près de la base.

Pendant ce temps-là, à Damas, ignorant que les élites étaient déjà parties, quelque 3 000 membres des services de renseignements se trouvaient encore dans le vaste complexe de sécurité, au sud-ouest de la capitale.

Placés en état d’alerte maximale, ils attendaient nerveusement sous le commandement de leur directeur, Hossam Louka – qui avait supervisé les arrestations massives et les tortures systématiques. Un des officiers de Louka se souvient qu’on leur avait ordonné de se préparer à lancer une contre-attaque. L’ordre de passer à l’action n’est jamais venu.

Un ami de Louka raconte que cette nuit-là, il a appelé à plusieurs reprises le directeur en quête d’informations, et qu’on lui a alors répété d’un ton rassurant qu’il n’y avait rien à craindre. Puis, à 2 heures du matin, poursuit-il, les officiers de Louka ont pénétré dans son bureau pour constater qu’il les avait plantés là sans même un mot – et qu’en partant, il avait exigé du comptable du service de renseignements qu’il ouvre le coffre-fort du quartier général. Louka aurait fait main basse sur tout le liquide qu’il contenait, soit environ 1 360 000 dollars [environ 1 160 000 euros].

Trois anciens responsables du régime pensent que Louka a, depuis, réussi à se réfugier en Russie.

Réfugiés à l’ambassade de Russie avant de rejoindre Moscou

Dans le même complexe de sécurité, Kamal Al-Hassan, un autre haut responsable, a lui aussi pillé son bureau. Il s’est emparé d’un disque dur ainsi que de l’argent que recelait le coffre de son administration. Hassan, chef du renseignement militaire, est accusé d’avoir présidé à des interpellations massives, d’avoir fait torturer et exécuter des détenus. Son évasion ne s’est pas passée aussi aisément que les autres.

Il a été blessé dans un échange de tirs avec des rebelles quand il a tenté de quitter son domicile, dans une banlieue de Damas autrefois connue sous le nom de “Qura al-Assad” – “les villages d’Assad”, en arabe –, un quartier où beaucoup de représentants des élites vivaient dans des villas somptueuses. Dans sa fuite, il s’est caché d’une maison à l’autre, avant de finir par se frayer un chemin jusqu’à l’ambassade de Russie, qui l’a accueilli.

Ali Mamlouk, directeur de la Sécurité nationale à la retraite, a également trouvé refuge à l’ambassade russe. Il est soupçonné d’avoir contribué à orchestrer le système d’arrestations massives, de tortures et de disparitions, symptomatique du règne de la famille Assad, qui a duré une cinquantaine d’années.

Mamlouk n’a été prévenu au téléphone de l’effondrement du régime que vers 4 heures du matin. Quand il a essayé de rejoindre d’autres responsables qui fuyaient vers l’aéroport, son cortège de voitures a été pris en embuscade. En tant que directeur du renseignement non seulement pour Bachar El-Assad, mais aussi pour son père et prédécesseur, Hafez, il connaissait les secrets du gouvernement. Mamlouk a réussi à s’en sortir sain et sauf et a filé vers l’ambassade de Russie.

Là, Mamlouk et Hassan ont fait profil bas jusqu’à ce que des officiels russes leur organisent un convoi sous escorte en direction de la base de Hmeimim. Les deux hommes sont arrivés ultérieurement en Russie.

Il échappe aux rebelles malgré l’interception de son convoi

Plusieurs anciennes personnalités du régime affirment que, dans l’espoir de limiter la résistance du pouvoir, il était tacitement admis que les commandants rebelles fermeraient les yeux sur l’exode des loyalistes d’Assad vers le littoral, fief de la minorité alaouite à laquelle appartenait le dictateur, et où son régime avait recruté une grande partie de ses forces de sécurité.

Mais il est peu probable qu’une telle clémence ait été accordée à l’ancien général Bassam Hassan. Du cercle des proches d’Assad, Hassan était l’un des plus craints. Il est accusé d’une longue liste de crimes, dont la coordination des attaques chimiques lancées par le régime et l’enlèvement du journaliste américain Austin Tice.

Or Hassan a réussi à s’échapper sans être repéré, alors qu’il dormait pendant les premières heures hystériques de l’effondrement. Il a été alerté un peu avant 5 heures du matin, quand l’un de ses officiers est venu le réveiller. Hassan a rapidement aligné un convoi de trois voitures et a emmené sa femme, ses enfants adultes et des sacs bourrés d’argent. Il redoutait tellement d’être attaqué qu’il a fait voyager son épouse et ses enfants dans des véhicules différents pour éviter que toute la famille ne soit frappée en même temps.

Quand leur convoi est arrivé en vue de Homs, à près de 150 kilomètres au nord de Damas, des rebelles ont fait signe à la première voiture, un 4 × 4, de s’arrêter. Ils ont obligé la femme et la fille de Hassan à descendre. Ils leur ont intimé l’ordre de tout laisser, même leurs sacs à main, dans le véhicule. Les rebelles, apparemment satisfaits de leur butin, n’ont plus fait attention aux femmes, qui sont montées dans la deuxième voiture, où était assis le plus tristement célèbre des bourreaux du régime.

Les rebelles n’avaient que peu de chance de le reconnaître. De fausses photos de lui ont longtemps circulé. Une fois le barrage franchi, Hassan a pu rallier le Liban, puis l’Iran, avec l’aide de responsables iraniens. Depuis, il est de retour à Beyrouth, dans le cadre d’un accord selon lequel il est censé fournir des informations au service de renseignements américain. Il y passe son temps avec son épouse dans les cafés et les restaurants de luxe.

La plupart “sont toujours en liberté”

Pour les dizaines de milliers de Syriens victimes du régime d’Assad, cette quête de justice a quelque chose d’absurde.

On peut se demander si le gouvernement actuel, sous l’égide de l’ancien chef islamiste Ahmed El-Charaa, a la capacité ou la volonté de traquer avec énergie les membres de l’équipe d’Assad accusés de crimes de guerre. Car cela pourrait aussi braquer les projecteurs sur certains crimes présumés qui auraient été commis par ses propres subordonnés. Par ailleurs, il y a peu d’espoir qu’un tribunal international se mette en place.

Ceux qui se battent pour garantir que les crimes du régime ne finissent pas par être jetés aux oubliettes de l’histoire sont confrontés à une amère réalité : les principaux séides d’Assad sont toujours en liberté, et ils ont toujours un coup d’avance sur leurs poursuivants. “Les hommes d’Assad boivent du whisky et jouent aux cartes à Moscou, ou alors ils se prélassent dans une villa dans les Émirats, avoue l’un de leurs proches. Ils ont tout oublié de la Syrie.”

Par Erika Solomon, Haley Willis, Christiaan Triebert, Danny Makki, Ahmad Mhidiet

Cet article du New York Times a été traduit et republié par Courrier International


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