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Les deux passions de Ang San Suu Kyi

publié le 18/09/2006 | par Jean-Paul Mari

Un amoureux anglais rencontré à Oxford, des diplômes prestigieux, deux fils:de quel meilleur destin pouvait-elle rêver, cette jeune femme birmane que l’Occident fêtait? C’était sans compter avec l’indomptable volonté de Suu Kyi, qui, partie à la recherche de son père, leader nationaliste assassiné, découvrira la terrible réalité de son pays et deviendra la figure de proue de la démocratie en Birmanie. C’est l’histoire de son combat et de son amour pour Michael, son époux, qui vous est racontée ici


Regardez-la. Elle est debout, lumineuse et gracile. Bien droite, forte et fragile à la fois. Autour d’elle, une foule immense boit ses paroles. Derrière, il y a Shwedagon, la grande pagode de Rangoon où, depuis des siècles, des moines en robe safran implorent le ciel. Ce soir-là, malgré les centaines de milliers de mains qui se tendent vers elle, Aung San Suu Kyi ne parle pas de Dieu mais souffle des mots simples, ceux d’une religion de l’homme libre: «Révérends moines, citoyens! Ce rassemblement public doit faire connaître au monde entier la volonté du peuple. Son ardente aspiration à la démocratie. Une sorte de second combat pour l’indépendance!…»

Dans la foule, un cri sort des poitrines: «C’est vrai!» Aussitôt suivi de plaintes et de gémissements. Les militaires sont là, casque sur la tête, visage fermé et baïonnette en avant. Un haut-parleur nasillard donne un ordre métallique: «Dispersez-vous!» La foule sait qu’ils peuvent tirer pour tuer. Ils l’ont déjà fait.

Silence. A la tribune, son micro à la main, Aung San Suu Kyi blêmit. Elle a peur? Oui, bien sûr. Mais sa voix reste ferme. Elle regarde les militaires. «Ce n’est pas le pouvoir qui corrompt, mais la peur: la peur de perdre le pouvoir pour ceux qui l’exercent, et la peur des matraques pour ceux que le pouvoir opprime…» Puis elle se tourne vers la foule. Et ce qu’elle dit alors vient du plus profond de son être: «Le courage, ce n’est pas d’être téméraire. Le courage, c’est d’être courageux même dans la peur.»

A quelques pas de là, un homme ne la quitte pas des yeux. Mince, très grand, cheveux blonds en broussaille: Michael Aris, le teint plus pâle que jamais. Qui est réellement cette femme, là, devant lui? Est-ce la même que la timide étudiante aux yeux en amande qui l’a autrefois ébloui à Oxford; celle qu’il a épousée seize ans plus tôt, qui lui a donné deux grands enfants, une maison de lumière et un bonheur tranquille? Est-elle Aung San Suu Kyi le tribun ou «Suu» qu’il aime d’un amour fou?

Tout le passé défile devant les yeux de Michael, comme les mots des lettres, 187 lettres exactement, qu’elle lui avait envoyées juste avant leur mariage. Elle lui parlait d’amour mais disait aussi: «Je ne te demande qu’une chose, si jamais mon peuple a besoin de moi, c’est de m’aider à remplir mon devoir envers lui…» Voilà. C’est fait. En ce jour d’août 1988, le peuple la réclame pour sortir de la dictature. Pour se libérer de la peur. Et Michael Aris est trop intelligent pour ne pas comprendre: «Suu» ne lui appartient pas. D’ailleurs, elle ne s’appartient plus.

Il a suffi d’une après-midi de feu, du tumulte de la foule et du cliquetis des armes pour qu’Aung San Suu Kyi entre de plain-pied dans l’histoire de la Birmanie. Désormais, si Michael veut la garder contre lui, il faut qu’il desserre l’étreinte, qu’il ouvre les doigts. Et laisse Suu marcher vers son destin. Quel qu’il soit.

Il ne pouvait pas en être autrement. Suu vient tout juste de naître quand son père défile en héros à la tête de l’armée birmane qui fête le départ de l’occupant japonais. Elle a 2 ans quand il est assassiné, en juillet 1947, six mois avant l’indépendance arrachée aux Britanniques. Suu est une enfant; elle ne sait pas encore que ce père, si vite absent, va occuper sa vie. Pour l’heure, la gamine pleure la mort de son plus jeune frère, noyé dans le bassin de la grande maison familiale.

Quand sa mère est nommée ambassadrice en Inde, Suu a 15 ans, de longues nattes noires et des goûts de jeune fille bien élevée. A New Delhi, au 24 Akbar Road, c’est le temps des leçons d’art floral, de piano et des promenades à cheval. La ville lui ouvre ses temples, ses palais, ses ambassades. Une vieille dame au sourire de porcelaine, lady Gore-Booth, épouse du haut commissaire britannique en Inde, la prend sous sa protection. Elle rencontre les fils d’Indira Gandhi, fille du pandit Nehru, et croise l’ombre démesurée du grand Mahatma Gandhi, apôtre de la non-violence.

L’Inde, magique, l’envoûte et la façonne. Quand sa mère et lady Gore-Booth lui montrent le chemin vers Oxford, Suu fait sagement ses malles. Le drame de son père, l’amitié paradoxale avec ces Anglais que son père atant combattus, la force du nationalisme, le souvenir de la violence et son refus puisé dans la pensée du Mahatma:Suu emporte tout avec elle. Tout ce qui fera ses contradictions, son énergie vitale, sa force.

Le St. Hugh’s est l’un des cinq collèges d’Oxford exclusivement réservés aux jeunes filles. Une des pensionnaires, Ann Pasternak, nièce du grand Boris, raconte «ces longs couloirs obscurs, arrière-cuisines sinistres où des étudiantes sans grâce faisaient bouillir leur linge et leur chocolat du soir» . Ann n’a que deux amies et une édition d’«Anna Karenine» en guise d’oreiller. Elle tombe immédiatement sous le charme: «Dans cette volière de jeunes vierges excitées, auxquelles s’ajoutaient deux ou trois élégantes délurées, Suu apparaissait comme une délicieuse antithèse.»

C’est vrai qu’elle est différente, avec sa façon de se poudrer le visage au bois de santal et de piquer une fleur fraîche dans ses cheveux. Mais comme toutes les étudiantes se font un devoir de faire le mur et d’ingurgiter, en douce, de grandes lampées de cherry, Suu veut, elle aussi, essayer. A sa manière. Elle s’enferme dans les toilettes pour avaler, le nez pincé, une goutte d’alcool et demande à un vieux gentleman indien de lui faire la courte échelle pour faire, solennellement, le mur du collège. Puis elle oublie à jamais ce genre de frasques sans intérêt.

Quand une effrontée lui demande, moqueuse, si elle n’a pas envie de «coucher avec quelqu’un» , Suu s’indigne: «Jamais avec quelqu’un d’autre que mon mari. Pour l’instant, tout ce que je prends dans mes bras, c’est mon oreiller!» Sa passion, c’est la lecture. Écrits bouddhiques, livres d’histoire, littérature, elle avale tout. Mieux: elle comprend tout.

C’est ce petit bijou que lady Gore-Booth fait présenter à un ami de son fils, Michael Aris, un jeune tibétologue, doux, extraordinairement brillant. L’anglais écarquille les yeux; la Birmane rosit: «Ce fut un coup de foudre immédiat» , dira Michael Aris. Quelques années plus tard, ils se marieront selon le rituel bouddhique du lointain Bhoutan où Michael est devenu précepteur de la famille royale.

Entre-temps, Suu voyage en Inde pour rendre visite à sa mère; en Algérie, dans un camp de travail des montagnes de Kabylie, pour aider à la reconstruction du pays ruiné, et à New York, où elle obtient un poste à l’ONU. Elle rencontre U Thant, le secrétaire général, se fait remarquer, parfois courtiser, mais consacre toujours ses soirées à écrire à Michael. Et quand il part vers le Bhoutan s’installer dans ce royaume perdu et glacé de l’Himalaya, elle n’hésite pas à tout abandonner pour le rejoindre.

Deux ans plus tard, Michael et Suu rentrent à Londres pour la naissance d’Alexander, leur premier enfant. Chez Suu, quelque chose a changé, mûri. C’est une femme hors du commun, une mère parfaite mais en elle subsiste une petite fille frustrée: il lui reste à retrouver sa mémoire volée, celle de son père disparu. Elle va écumer le monde à sa recherche, quitte à apprendre le japonais pour suivre ses traces jusqu’à Kyoto. Ce qu’elle découvre la laisse pantoise.

Celui qui la prenait dans ses bras était un père tendre, mais le grand Aung San est un colosse, un géant de l’histoire de son pays. Dans un document il se décrit lui-même comme «un enfant au physique ingrat, malingre, crasseux et glouton, qui a commencé à parler si tard que sa famille l’a longtemps cru muet». Un gosse qui ne parle pas le jour mais rêve la nuit de chasser l’occupant britannique par d’invraisemblables procédés magiques. Il s’habille mal, s’exprime mal, balbutie l’anglais mais s’entête, devient avocat, fait des discours rêches mais enflammés. On le traite de fou, d’excentrique: il hausse les épaules. Lui-même s’ennuie avec les gens raffinés et aspire à vivre comme un sauvage, libre, pur, brut. Un romantique en guenilles. Il appelle à la lutte, demande des armes et devient un des dirigeants de la fronde nationaliste; on veut l’arrêter, il s’enfuit vers le Japon.

Quand il revient, déguisé en marin chinois, il est porteur d’une proposition de Tokyo. Lui et ses «trente camarades» courent s’entraîner dans les camps militaires japonais. Ils croient ainsi pouvoir se libérer des Anglais, reviennent en vainqueurs, l’arme au poing, à Rangoon. Et comprennent le piège. Au joug britannique succède le joug nippon, avec son cortège d’atrocités, de tortures et de disparitions. Alors il retourne à la guérilla, se bat dans la jungle, contracte la malaria et frôle la mort. Quand il se réveille dans un lit d’hôpital de Rangoon, les infirmières, intimidées par sa réputation, n’osent pas l’approcher.

Une seule se penche sur son lit, avec fermeté et tendresse. En la voyant, Aung San le rude grogne pour cacher son émotion. Elle s’appelle Daw Khin Kyi et deviendra sa femme, et la mère de Suu. Le 6 septembre 1942, il l’épouse et reprend aussitôt le combat. Les Japonais finiront par partir et la clairvoyance de lord Mountbatten permettra la négociation pour l’indépendance.

Sur un vieux film de la télévision anglaise, on voit un homme habillé d’une épaisse vareuse militaire, petit et solide, mâchoires puissantes, oreilles décollées mais regard aigu, lire une déclaration d’indépendance au micro de la BBC. Dehors, il neige sur Londres la brumeuse. Aung San a un grand sourire. Suu a dû voir ces images. Comme elle a entendu raconter l’assassinat de son père, abattu, sur l’ordre d’un rival politique, avec huit de ses camarades, par une grande rafale de fusil mitrailleur. Ce 19 juillet 1947 deviendra Jour des Martyrs en Birmanie.

Suu découvre qu’Aung San, pur animal politique, était aussi, en secret, profondément épris de religion. Voilà ce qu’elle raconte à Michael quand, entre deux manuscrits tibétains, il saute dans un avion pour lui rendre visite. Suu retient aussi une phrase de son père: «Ma popularité est grande, mais je ne suis ni un dieu, ni un mage, ni un sorcier. Je ne suis qu’un homme.» C’est l’image de cet homme et de son combat qui ne quittera plus l’esprit de sa fille. Désormais, Suu Kyi complète son nom. Aux yeux du monde entier, elle se fera appeler Aung San Suu Kyi.

Tout aurait pu, aurait dû s’arrêter là. Après avoir retrouvé son père, Suu peut maintenant rejoindre Michael, son mari, et Oxford, son anonyme maison de brique, avec une entrée sur une rue tranquille et un petit jardin accoté à des dizaines d’autres semblables.

«Ce dernier soir de mars 1988, à Oxford, était un soir paisible comme bien d’autres , raconte Michael Aris. Nos fils étaient déjà couchés et nous étions occupés à lire lorsque le téléphone a sonné.» Suu apprend que sa mère vient d’avoir une attaque cérébrale. Elle raccroche et fait ses bagages. Michael a compris. Il comprend toujours tout. «J’ai eu le pressentiment que nos vies allaient changer à tout jamais.» Deux jours plus tard, Suu est déjà à plusieurs milliers de kilomètres de là, au chevet de sa mère à Rangoon. Elle n’a jamais été une exilée et est revenue parfois rendre visite à sa famille.

Elle sait la situation politique du pays: les deux coups d’Etat militaires qui ont emmuré vivant le pays depuis vingt-deux ans, la main de fer de Ne Win, un des «trente camarades» devenu dictateur, sa «voie birmane vers le socialisme» qui a ruiné le pays. Mais elle découvre un pays en effervescence, des étudiants qui manifestent et une répression impitoyable. On voit les opposants marcher, chaînes aux pieds sur le bord des routes; on torture jusqu’à la mort. Des gosses enrôlés comme porteurs sont envoyés là où l’armée combat les ethnies rebelles, contraints de s’avancer en première ligne pour faire exploser les mines enterrées…

Suu, au chevet de sa mère mourante, entend sous ses fenêtres les cris des étudiants qui scandent: «Aung San! Aung San!» Michael la rejoint le 22 juillet. Le 23, ils écoutent ensemble le discours de Ne Win qui fait mine de démissionner et prévient: «Si vous continuez à manifester, l’armée ne se contentera pas de tirer en l’air. Elle tirera dans la foule. Vous n’y échapperez pas!» Dans les rues de Rangoon, les étudiants s’approchent des soldats, presque aussi jeunes qu’eux: «Vous êtes nos frères, nos aînés. Ne tirez pas!» Et les autres de mettre crosse en l’air. On fait venir les soldats des provinces reculées pour arrêter ces «étudiants communistes» . Ils ouvrent le feu à l’arme automatique.

On ramasse des corps couverts de sang, des gosses aux yeux ouverts. Tienanmen? Cela y ressemble fort. Sauf qu’il y aura plus de morts qu’à Pékin, et que le monde se fout de la Birmanie. Des camions militaires se postent le 10 août devant le service des urgences: «Les soldats nous ont mis en joue et ils ont ouvert le feu, raconte un médecin, les larmes aux yeux, pour achever tous les blessés dans la salle.» La nuit, Suu voit les soldats nettoyer le sang à grande eau et continuer à fouiller les maisons une à une…

Plus de 3000 morts, et la rue qui ne cède pas! Les slogans «Aung San!» deviennent rapidement «Aung San… Suu Kyi!» . On l’implore. Les cris passent la grande palissade verte de la maison familiale, entrent dans la chambre où sa mère agonise, résonnent dans la tête de Suu. « »Aung San » et « Aung San Suu Kyi » ne font plus qu’un, remarque Jean-Claude Augé, un universitaire qui prépare une biographie de la Dame de Rangoon, c’est tout le paradoxe de cette destinée hors du commun, entièrement dominée par l’image mythique d’un père dont elle reste encore aujourd’hui prisonnière, plus encore que du pouvoir en place.» L’ombre de son père lui montre le chemin.

Michael est reparti à Oxford; elle lui écrit: «Je reste en Birmanie. Rappelle-toi ta promesse. Si un jour mon peuple a besoin de moi…» La jeune fille d’Oxford a retrouvé sa part birmane. Michael prend le premier avion pour Rangoon et, le 26 août 1988, il est là, à ses côtés, quand elle se dresse, un micro à la main, face à la foule.

Le 18 septembre, l’armée fait un coup d’Etat et crée un organisme de pouvoir dont le nom, Slorc, claque comme un mauvais coup de langue et résume toute l’action du régime: Conseil pour la Restauration de la Loi et l’Ordre. Il aura pourtant un accès de faiblesse, un seul: celui de promettre des élections. Aung San Suu Kyi crée un parti, la Ligue nationale pour la Démocratie, et choisit sa couleur, safran, comme la robe des moines et des bougies sacrées qui brûlent dans l’odeur sucrée de l’encens. Elle se lance dans la campagne électorale, court le pays. Le redécouvre. Dans des vieux bus brinquebalants qui dépassent des chars à boeufs sur des routes poussiéreuses; dans un train de tôle, à l’image du voyage du Mahatma Gandhi, qui s’arrête dans chaque village, où on lui tend des fleurs et un micro; en barque vers les villages de pêcheurs du lac Inle; en bateau antique, haut de deux étages, le long des eaux jaunes et boueuses du fleuve Irrawaddy.

Elle contemple les mines de pierres précieuses, les forêts de teck et les champs de riz inondés où des paysans labourent le miroir du ciel. Et elle se dit que, sans le sang de la dictature, l’eldorado de la Birmanie serait un paradis. Elle prononce un bon millier de discours où elle expose toujours des choses simples sur la démocratie, la peur, le droit des hommes à vivre heureux. Partout on l’acclame. Ici, une paysanne montagnarde pose sur ses mains ses lèvres noircies par le bétel; là, un vieux soldat de son père, édenté, pull militaire mité, pleure en lui souhaitant longue vie!

A Rangoon, le Slorc tente de la salir, critique sa vie à l’étranger, son mariage avec l’ennemi anglais, ses «deux bâtards» et fait circuler un questionnaire avec cette interrogation: «Trouvez-vous normal qu’une personne mariée à un étranger prétende diriger notre pays?» Les fonctionnaires qui répondent oui sont aussitôt virés. Plus grave: les soldats la suivent, l’espionnent et veulent sa mort.

Au soir du 21 janvier 1989, à Bassein, dans le delta de l’Irrawaddy, elle écrit à Michael: «J’ai eu une escarmouche avec un célèbre général de brigade.» Escarmouche? Les gens des villages ont reçu l’ordre de ne pas la saluer. Les rues sont bloquées par des sacs de sable et des barbelés. Son bateau est suivi par deux embarcations bourrées de fusiliers marins en armes. Elle continue à pied. On l’acclame. Des soldats la mettent en joue. «Je suis partie droit dans leur direction.» Au dernier moment, un officier renonce à exécuter les ordres. Les soldats s’écartent: «Ils étaient tout penauds.» Par deux fois au moins elle marchera face aux fusils.

Elle garde son humour, écrit à Michael: «Ta Suu, hélas, en prenant du hâle, a perdu toute son élégance apprêtée à force de battre la campagne, éclaboussée de boue, les cheveux en bataille, le nez dans la poussière et suant à grosses gouttes!» Le 27 mai 1990, jour des élections, son parti emporte plus de 80% des sièges. Un triomphe. Oui, mais inutile. Elle est déjà assignée à résidence depuis le 20 juillet 1989. Dix mois plus tôt, quand Michael la rejoint à Rangoon, les militaires l’attendaient à l’aéroport. Il a disparu pendant trois semaines. Aucun diplomate n’a pu le voir. Suu a été arrêtée. On lui dicte les règles du marché. Il peut la voir. A condition de ne pas parler à l’extérieur, de ne pas passer de message, d’être un mari sage, silencieux, discret. Inexistant. Il va se sacrifier, pour elle.

Il retrouve Suu amaigrie par une grève de la faim de dix jours. Elle a toujours gardé sa nationalité birmane: le Slorc ne peut donc pas la chasser du pays. Alors on lui propose un marché indigne: le silence, l’exil ou la prison de la maison familiale derrière la palissade verte du 56 University Road. Elle choisit la prison.

Voilà cinq ans cette semaine qu’elle vit là, seule, gardée par des soldats, loin du monde. Et le prix Nobel de la paix décerné en octobre 1991 n’y a rien changé. Le Slorc cultive l’opium et joue l’ouverture économique à la chinoise, sans la démocratie, et espère que le monde, comme pour Pékin, finira par oublier le droit au profit de ses intérêts. Elle, intraitable, se lève à 4 heures et demie du matin, avale un bol de riz, fait de la gymnastique, médite et lit dans son fauteuil, face au portrait de son père. Elle refuse l’argent du gouvernement, a vendu ses meubles, son piano et n’accepte que les droits d’auteur de son livre: «Se libérer de la peur» (1).

Pendant deux ans Michael a été interdit de visite. Désormais, il peut aller la voir régulièrement et vivre quelques semaines avec elle. Ce qu’ils se disent ne regarde qu’eux. Mais ceux qui connaissent Michael l’érudit sont frappés par le contraste entre sa courtoisie, la douceur de sa voix, cette noblesse qui impose d’emblée le respect et cette souffrance qu’il essaie d’étouffer quand il parle de Suu. Et de son absence. Un tourment silencieux mais si fort que personne n’ose lui poser de questions.

Cinq ans! Quand il revient à Oxford, Michael a toujours sur lui, près de la photo de Suu, cette lettre des jours heureux. Elle lui écrivait: «Parfois je suis assaillie par la crainte que les circonstances et les considérations patriotiques ne nous arrachent l’un à l’autre, alors que nous sommes si heureux ensemble, et que cette séparation ne nous soit un tourment.

Pourtant de telles craintes sont vaines et sans fondement: si nous nous aimons et nous chérissons autant que nous en sommes capables au moment où cela nous est possible, j’ai la certitude que l’amour et la compassion finiront par triompher. Suu.»

JEAN-PAUL MARI


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