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Lettre d’Australie: voyage chez les Aborigènes

Bloc-Notes publié le 11/10/2011 | par Jean-Paul Mari

Bonjour,
Il y a plus d’un an, je vous avais demandé l’autorisation de mettre des extraits sur mon blog d’un de vos articles sur les aborigènes paru sur le site de Reporters sans Frontières alors que je m’apprêtais à partir dans le désert australien pour un mois.
Je ne vous ai jamais raconté mon voyage et le temps passe à une vitesse vertigineuse surtout quand on a plus de 40 ans, me semble t-il!
Je voulais juste vous donner quelques impressions, comme ça, de ce séjour.

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D’abord votre article (http://www.grands-reporters.com/La-revolte-du-peuple-fantome.html) est exceptionnel. Vous parlez des aborigènes comme peu de gens en ont parlés, je crois. Le lire m’est très difficile car je pense à l’immense douleur de ce peuple et au terrible déni dont il a été victime. Lorsqu’on vous lit, on a l’impression de lire un livre. Ça pourrait être un roman dont l’histoire ne serait qu’un mauvais rêve. Mais malheureusement c’est la réalité terrible et cette réalité n’est qu’un gâchis épouvantable parce qu’irrémédiable.

Votre article est dans mes favoris. Je le relis parfois, les larmes aux yeux, en repensant à mon séjour et à ce peuple extraordinaire et fabuleux qui a su pendant des centaines d’années vivre seul dans un désert de pierres et de terre, qui a su créer et rêver, qui a su comprendre et expliquer l’univers, qui a su peindre, danser, chanter, qui a su inventer une société complexe et savamment organisée, qui a su éduquer ses enfants et leur laisser une terre intacte, qui a su se nourrir et boire dans un désert impitoyable…

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Nous sommes si « modernes », si « embourgeoisés », si « favorisés », si « riches d’argent » et de confort, que nous n’avons pas la moindre idée de ce qu’est la nature australienne, le désert australien, la chaleur australienne, ni la moindre idée du temps qu’il nous faudrait pour mourir dans ce désert si nous n’avions rien de tout ce luxe !
En réalité, il faut aller là-bas, dans ce désert, en été, pour savoir que sans eau ni aide, nous mourrions au bout de quelques heures, bêtement, sans broncher et avec étonnement.

Ce qu’ont fait les aborigènes était tout simplement exceptionnel. Nos ascendants (on va dire ça comme ça) les ont, pourtant, considérés comme des sauvages sans autre forme de procès et horreur suprême ont pensé qu’en tant que « sauvages », il convenait d’élever leurs enfants à leur place.
Je me demande souvent comment on a pu concevoir des choses aussi monstrueuses mais pas grand monde ne s’en soucie sauf en Australie où les gens ont bien été forcés à un moment donné de regarder tout ça en face.

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Je parle du désert parce que lorsque je suis arrivée à Broome en avion, il faisait 36 degrés avec un taux d’humidité de 85 %. Nous avons de suite été abattues et par la chaleur et par les moustiques et par la mauvaise nouvelle qui était qu’en aucun cas il ne fallait se baigner car depuis quelques semaines rodait un crocodile de mer de 4 mètres accompagné de méduses tueuses.

L’idée était de traverser seule avec mes deux petites filles de Broome à Perth sur la côte ouest en voiture avec un petit croché vers la péninsule de Cape Lévêque que l’on appelle péninsule du Dampier au nord de Broome. Je souhaitais visiter des centres culturels aborigènes dans lesquels se rendent les artistes pour peindre.

Au départ je rêvais d’aller au centre culturel situé à Balgo. Les peintures y sont exceptionnelles et somptueuses. Mais la route était fermée pour cause de pluies torrentielles. Sur la carte, ça paraissait à côté, c’était quand même à 2000 km. Je me suis donc dirigée vers le nord jusqu’à Derby où se trouve le Mowanjum art center, un magnifique centre culturel tenu par un gars assez dingue. Les peintres sont arrivés assez tard dans ces indescriptibles voitures pourries et défoncées, toutes fenêtres ouvertes, pieds nus et mal vêtus. Ils ont souvent ce regard rempli d’humanité et cette timidité touchante comme s’ils s’excusaient d’être là, comme s’ils s’excusaient d’être encore présents sur ces terres ancestrales qui sont pourtant les leurs. J’ai souvent par la suite ressenti cette impression. J’étais déjà allée à Alice spring et j’y ai croisé ces nombreux fantômes dont vous parlez. Ils me jetaient parfois un regard emprunt d’une telle humanité que je me disais « comment, comment, en regardant ces hommes, n’a t-on pas eu envie de les connaître ? »

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Ce jour-là, je ne les ai pas regardés peindre bien que le gars du centre me l’ait proposé. Je n’ai pas eu envie de les déranger. J’ai parlé longuement avec ce type puis je suis allée à la bibliothèque de Derby à une dizaine de km. Derby, c’est simple, c’est le bout du monde habité par des gens invisibles et des milliards de moustiques. On a cru crever dévorées. La bibliothèque municipale est petite mais dotée d’un rayon sur la culture aborigène absolument incroyable. J’y ai rencontré une des bibliothécaires, nous avons échangé sur les aborigènes, la peinture, la culture de ce peuple. Elle était australienne et leur vouait une grand admiration ; des gens âgés venaient souvent là pour passer le temps ou lire un peu. J’ai croisé un vieil aborigène qui feuilletait des livres sur les cow-boys car lorsqu’il était jeune, il était garçon de vache et fier de l’avoir été. J’aurais aimé avoir plus de temps… et rester dans ce trou plusieurs jours pour mieux le connaître, ce vieux…

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Mais une tempête cyclonique est arrivée, et nous avons dû fuir… vers le sud. Je me suis alors rendue sur la péninsule du Dampier. De nombreuses communautés aborigènes vivent là. Je dis de nombreuses mais ils sont si peu finalement… Il faisait très très chaud, le thermomètre montait, l’air était lourd. J’ai beaucoup roulé sur les pistes rouges avec la tempête qui approchait. La péninsule du Dampier est un endroit magique. La faune et la flore sont uniques au monde. Il y a même un tout petit marsupial qui n’existe que là. Pourtant, depuis de nombreuses années, une compagnie tente d’implanter des pipelines de gaz qui détruisent massivement, non seulement la faune et la flore, mais également des centaines de peintures rupestres dont la valeur est inestimable. Le temps semble avoir suspendu son vol. Les communautés aborigènes sont de nouveau méprisées, spoliées et la parole qu’on leur donne aussitôt trahie.

(http://www.wilderness.org.au/campaigns/kimberley/10-reasons-why-the-lng-development-should-not-go-on-the-kimberley-coast)

http://www.savethekimberley.com/wp/blog/

Deux cents ans après, on continue ainsi à les priver de leur terre et à leur mentir. Il n’y pas grand monde pour les défendre et les aider. Ils sont si peu, si isolés, si démunis, si perdus dans ce désert. Je n’ai vu qu’une affiche dans les rues de Broome appelant à protester. Ça me paraissait dérisoire, incongru, et à la fois si fort de penser qu’une poignée de gens avaient donné de leur poche pour éditer ces affiches et défendre cette terre lointaine.

Ensuite la tempête s’est de nouveau rapprochée et j’ai dû me remettre en route, plus au sud. Au niveau d’un pont, j’ai vu des adolescents sauter dans le fleuve. L’eau était marron et il faisait mauvais temps. Je me suis arrêtée pour aller leur parler. Les road trains nous passaient à côté. Ils se jetaient du pont dans une eau saumâtre en riant. Je leur ai bien dit qu’il y avait des crocodiles mais l’un d’entre eux m’a expliqué que les crocodiles les connaissaient, et de ce fait, les laissaient tranquilles. J’ai été ébahie ! Ils m’ont alors invitée dans leur communauté. Je me suis fait toute petite.

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Nous avons passé deux heures à discuter avec l’une des mamans. Les mots étaient rares et la voix timide. Elle m’a dit en riant qu’une semaine avant, il y avait un crocodile de trois mètre qui se reposait le long de la berge mais qu’elle n’avait pas peur. Cet instant reste pour moi un grand moment de mon voyage, même si les communautés aborigènes se ressemblent toutes, des carcasses de voitures délaissées, des fenêtres éventrées, de la poussière et de vieilles balançoires rouillées.

La suite, ce sont d’interminables lignes droites, des détours pour le karidjini national parc près de Paraburdoo où nous avons eu 42 , 44 puis 48 degrés, des road houses où j’ai passé des heures à boire un café et à rêver, des pluies torrentielles, des visites dans les centres culturels aborigènes du bout du monde et ces nuits seules toutes les 3 en plein désert, de grands moments.

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Et puis à Exmouth, le drame : une fausse manip pour alimenter mon blog et en 28 secondes, l’intégralité de mes photos qui disparaissent. Je suis sortie du cyber café les yeux baignés de larmes, il y avait des émeus devant moi, des perroquets au camping, des rues vides, je ne parvenais pas à oublier toutes ces images qui venaient de s’envoler, j’avais l’impression que le monde s’effondrait. Je pensais à ce blog qui ne m’intéressait guère et je mesurais l’absurdité des choses.
Mais parfois j’ai l’énergie du désespoir et je suis tenace. J’ai conservé ma carte SD pendant plus d’un an sans jamais y toucher, je l’ai montrée à des informaticiens, tous faisaient le même constat, la carte était irrécupérable. Or quand je regardais les propriétés elle était pleine. J’ai donc toujours imaginé qu’un jour peut-être un logiciel retrouverait mes photos. Et j’ai trouvé! Il y a deux mois !

Beaucoup ont été détruites mais la plupart sont restées. J’ai vu ces images défiler sous mes yeux, incrédules, l’émotion, la joie, le bonheur de les voir là, de les retrouver, de voir que ce voyage avait existé. Je me suis dit qu’on oubliait tant de choses, si vite…
Les images nous permettent de nous souvenir, et les textes des journalistes de ne pas oublier… Les trois garçons ont été sauvés, il me reste à retourner à la communauté de Pandanus pour leur offrir ces uniques photos d’eux. La chaleur de Paraburdoo est impalpable, les road houses sont intactes, la maman de la communauté de Pandanus est dans mon esprit car je savais en y allant que je ne sortirai pas l’appareil, et les quelques photos de nous trois sont lumineuses et magiques. Les images de la péninsule du Dampier ne rendront pas la vie à ce petit marsupial qui ne vit que là et ne le sait pas et les chevaux du désert regardent

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encore passer les touristes, seuls dans leurs étendus de broussailles !
De ce voyage, je vous joins donc certaines ces photos, de Broome à Perth i-dessous.
Merci pour vos écrits et merci de ne jamais cesser d’être le témoin des choses révoltantes de ce monde.
Pardon pour avoir été si longue. J’espère ne pas vous avoir trop ennuyé !
Avec toute mon amitié et mon respect,

Florange


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