Patricia Bullrich, la matraque de Milei
Lui, le président, impose sa politique d’extrême austérité; elle, inflexible ministre de la Sécurité, réprime grèves et manifestations
La tronçonneuse de l’austérité
Évidemment, réformer son pays à la tronçonneuse peut créer quelques remous. Le président argentin, le libertarien Javier Milei, qui avait offert un exemplaire taille XXXL de cet outil à Elon Musk en signe de bienvenue dans le club des élagueurs de dépenses publiques, a dû subir l’exaspération d’une partie de sa population brutalement appauvrie. Après dix-huit mois de mise en œuvre d’un programme féroce de coupes budgétaires, le gouvernement, en 2024, a réussi à juguler l’inflation (3 % par mois ces derniers temps, contre 211 % pour l’année 2023) et à éviter une nouvelle restructuration de la dette.
Le budget de l’État est bénéficiaire. Le gouvernement table sur une croissance de 4,5 % cette année ( même si cette prévision est sujette à caution, selon la Fundación Libertad y Progreso ou EcoGo, anticipent une stagnation, voire une légère contraction de l’activité économique). Pour tenter de limiter les dégâts sociaux, le pouvoir a maintenu des prestations familiales pour les Argentins vivant sous le seuil de pauvreté, a réévalué de 50 % la carte alimentaire et doublé l’allocation universelle pour les enfants.
Patricia Bullrich, incarnation d’une politique de la manière forte
Reste que les pensions des retraités ont subi des coupes claires et que les fonctionnaires ont vu leur traitement baisser de 16 %. Le chômage a atteint, au premier trimestre de cette année, 7,9 %, le taux le plus élevé depuis quatre ans. Les oppositions au système Milei ont été virulentes : grèves générales, manifestations avec heurts violents. Pour juguler ces troubles, Javier Milei a trouvé la bonne personne : Patricia Bullrich, 68 ans, ministre de la Sécurité et incarnation d’une politique de la manière forte. Nommée en décembre 2023, elle a instauré un dispositif efficace de déblocage des routes. Les accès au centre de la capitale, Buenos Aires, étaient bouchés par des manifestations.
Dorénavant, les forces de l’ordre peuvent intervenir sans accord de la justice pour dégager les routes. Des organisations de défense des droits humains dénoncent cette « criminalisation des manifestants », une « restriction des libertés démocratiques » et Amnesty International et Human Rights Watch le qualifient d’atteinte au droit de manifester. La ministre s’en fiche. Les sondages lui donnent raison.
Sécurité, loi et ordre à tout prix
En mars, elle profite d’une manifestation de retraités à laquelle se sont ralliés des fans de football pour annoncer une « loi anti-supporters violents ». Il est vrai qu’il y a eu, à cette occasion, des violences — mais surtout policières. La loi et l’ordre en bandoulière, elle ne manque pas une occasion de montrer sa volonté de répression. Quelquefois à bon escient, lorsqu’elle s’attaque au narcotrafic : 58,4 % de saisies de cocaïne en plus ; 24,5 % de hausse des arrestations. À Rosario, où des bandes rivales se combattent, les homicides ont baissé de 65 % en 2024. Mais les méthodes ne sont pas toujours très respectueuses de l’État de droit. À la mi-juin, le président argentin, flanqué de sa ministre de la Sécurité, a fait adopter par décret une réforme de la Police fédérale argentine (PFA). Désormais, elle pourra perquisitionner, ficher, mettre sur écoute, arrêter tout suspect sans la moindre autorisation d’un juge. Une mesure que l’opposition et de nombreux juristes jugent inconstitutionnelle.
Une trajectoire vers la droite dure
Il s’agit ni plus ni moins d’une dérive autoritaire à laquelle Patricia Bullrich, ancienne militante de gauche, souscrit sans réserve. Issue de la grande bourgeoisie, elle commence sa vie politique au sein de la jeunesse péroniste, plutôt à gauche. Elle est emprisonnée. Elle s’exile pendant la dictature militaire (1976-1983). Après le retour de la démocratie, diplômée de sciences politiques, elle retourne un temps au péronisme, qu’elle quitte rapidement pour entamer une longue route vers l’extrême droite en passant par le centre. Ministre du Travail en 2001 d’un gouvernement conservateur, elle taille dans le montant des retraites. En 2015, elle s’empare du ministère de la Sécurité. Elle s’est ralliée à Javier Milei en 2023, au second tour de l’élection présidentielle, où elle avait elle-même tenté sa chance.
Une côte de popularité égale au président
Cette femme ambitieuse, bourreau de travail qui dort trois heures par nuit, vise la première place. Sa cote de popularité est identique à celle du président : 45 à 48 %. Sa dernière idée : la possibilité pour les citoyens argentins d’acquérir des armes sans restriction. Dans la situation de tension politique actuelle et de non-contrôle de l’action des forces de l’ordre, une telle liberté représenterait pour la société argentine un évident danger.
Derrière l’ordre, l’ambition personnelle
En attendant, Javier Milei compte sur cette femme de caractère, idole des campagnes argentines plus soucieuses d’ordre, pour conforter son pouvoir au Parlement lors des législatives d’octobre. Il devrait se méfier. Sa ministre pense surtout à son propre destin. Milei n’est pour elle sans doute qu’un tremplin.
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