Trump. Ach ! la Kultur großes malheur ! (2)
Les collections de la Smithsonian Institution, le plus grand musée du monde, sont passées au crible pour en éradiquer toute trace d’antiracisme, de féminisme, de défense des minorités
« Un roman national à réécrire »
Donald Trump a lancé une grande offensive révisionniste sur l’histoire américaine. Il veut écrire son propre roman national. Comme n’importe quel dictateur, il tripatouille le passé pour justifier son idéologie, donc son action. On pense à Vladimir Poutine réhabilitant Joseph Staline, à Recep Tayyip Erdoğan commandant une série télévisée à la gloire de Abdülhamid II (1842-1918), le « sultan rouge », grand massacreur des minorités. Le président américain a d’ailleurs lui-aussi son modèle historique. Le portrait du septième président des États-Unis, Andrew Jackson (1767-1845), orne désormais un mur du bureau Ovale.
Ce suprémaciste blanc, tristement connu pour avoir signé en 1830 l’Indian Removal Act, a permis la déportation de 18 000 Amérindiens vers le Mississippi. 4 000 mourront sur cette « piste des larmes ». 8 000 Cherokees, soit la moitié de la tribu, disparaîtront. Jackson croyait que la « nation indienne » avait massacré le premier peuple du continent, une « race supérieure », et que les détruire n’était qu’un juste retour des choses. Depuis, l’archéologie a démontré l’inanité de cette théorie.
« Nettoyer l’histoire américaine »
Le président Trump a dû adorer cette histoire de « race supérieure ». En tout cas, il ne peut admettre que les États-Unis se soient bâtis en partie sur un génocide — celui des Indiens — et un crime — l’esclavage des Noirs. Donc, il faut nettoyer l’histoire américaine. Le 27 mars 2025, Donald Trump signe le décret 14253 intitulé « Restoring Truth and Sanity to American History C’est le 107ᵉ de ces textes. Aujourd’hui, on en compte plus de 200. Il ordonne au ministère de l’Intérieur de rétablir tous les monuments, statues ou plaques qui auraient été ôtés des espaces publics parce qu’elles célébraient le racisme ou l’esclavage. Mais le plus grave est que ce texte vise les musées et la façon dont ils reflètent les valeurs américaines.
La Smithsonian Institution comprend 21 musées, 21 bibliothèques, 14 centres de recherche et d’éducation, et un zoo. 157 millions d’objets ou spécimens y sont répertoriés. Ce gigantesque complexe culturel est géré par le gouvernement fédéral et emploie 6 300 personnes. Son budget atteint près de 1 milliard 250 millions de dollars. En 2023, il a accueilli 17,7 millions de visiteurs. (Cette donnée n’a pas été confirmée dans les sources vérifiées.)
« Les collections sous surveillance »
Pour les censeurs trumpistes, les salles d’exposition recèlent des objets qui offrent une vision de l’Amérique dégradante. Le 21 août, la Maison-Blanche, sur son site internet, passe en revue les collections des musées. À la National Portrait Gallery, une toile représente une famille d’éfugiés passant la frontière mexicaine vers l’Amérique. Le Smithsonian American Art Museum a osé présenter une exposition de sculptures de corps non blancs. Un portrait de Angela Davis est condamné comme la représentation d’un membre du Parti communiste américain recherché par le FBI. Le National Museum of American History n’aurait pas dû s’intéresser à « la culture travestie noire », ni dénoncer « le racisme antiasiatique ».
Ce ne sont que quelques exemples de ce que le Smithsonian devrait bannir de ses salles. Pour les trumpistes, les musées pratiquent une forme d’« endoctrinement politique ». Et s’ils ne rentrent pas dans le rang, il sera facile de couper les crédits, puisque huit membres de l’administration républicaine siègent à son board, à commencer par J.D. Vance, le vice-président.
« La pression s’amplifie »
Les responsables du Smithsonian auront bien du mal à échapper à la vindicte du mouvement MAGA. Lorsque Lonnie G. Bunch III, à la tête de l’institution, s’oppose à la « cancel culture » en contestant le déboulonnage des statues de personnages esclavagistes, il n’échappe pas aux critiques de ceux qui l’accusent de « gaspiller l’argent du contribuable » au profit du « wokisme ». À Washington, les milieux culturels sont tétanisés. Ils ont peur. Il s’agit désormais de fournir aux censeurs trumpistes la liste des collections, les catalogues, les vidéos, tout ce que les musées offrent ou produisent. Ils jugeront de leur pertinence sans oublier ce tweet du président : « the Smithsonian is hors de contrôle.
Tout ce qui y est discuté porte sur ‘l’horreur de notre pays, sur la gravité de l’esclavage, et sur le manque de réussite des opprimés.’ » (Je n’ai pas trouvé de source vérifiée pour cette citation exacte.) Donc exit toute allusion au racisme, au féminisme, à la pauvreté. Il est vrai que pour les militants MAGA, les institutions culturelles américaines sont des foyers du progressisme. Ce n’est pas faux. Mais est-ce une raison pour travestir l’Histoire du pays?
« 250 sculptures pour 250 ans d’Amérique »
Pour Trump, l’enjeu est crucial. Le 4 septembre 1776, la déclaration d’indépendance marque la naissance des États-Unis. Ce sera l’année prochaine le 250ᵉ anniversaire de cet avènement. Le président veut pouvoir présenter alors une histoire du pays où resplendiraient une suprématie blanche affirmée, des valeurs chrétiennes fondamentalistes exaltées. D’ailleurs, il a un projet : inaugurer à cette date le National Garden of American Heroes. Un jardin de 250 sculptures. La liste des personnages retenus ne compte qu’une quarantaine de femmes et autant de membres des minorités ethniques. Les 170 autres… des mâles blancs.
Et certains soupçonnent même Trump de vouloir faire sculpter son profil sur le Mount Rushmore aux côtés des visages de George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln.
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