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Trump transforme les militaires en flics politiques (3)

Déploiements militaires, purges dans l’état-major, discours martiaux : Donald Trump transforme la force armée des États-Unis en instrument de combat politique, dirigé contre « l’ennemi intérieur »

Les soldats de la République détournés à des fins personnelles

S’il fallait encore en douter, les forces armées américaines sont, pour Donald Trump, un outil au service de sa politique, voire de sa personne, bien plus qu’à la sécurité des États-Unis. D’ailleurs, il les utilise contre ce qu’il désigne comme « l’ennemi intérieur ». La Garde nationale est, aux États-Unis, une force de réserve. Chaque État peut, sous contrôle fédéral, la mobiliser en cas d’émeutes ou de catastrophe naturelle, comme le président. Mais Trump en fait un usage abusif sous des prétextes discutables, provoquant des recours juridiques d’opposants. Lundi 20 octobre, il a néanmoins remporté une victoire lorsque deux juges d’une cour d’appel ont estimé qu’il avait bien le pouvoir de déployer des troupes face aux manifestations autour du bâtiment de sa police de l’immigration à Portland.

Portland, vitrine de la démonstration de force

Bien entendu, cette ville de l’Oregon est administrée par une municipalité démocrate. Et ce n’est pas la seule, de la même couleur politique, où Trump a envoyé l’armée pour « rétablir l’ordre ». Selon le président, la cité était « ravagée par la guerre ». Les autorités locales contestent vivement. Même délire lorsqu’il a déployé la troupe à Washington, ajoutant à la Garde nationale des Marines. Los Angeles, Memphis ont subi le même sort. Chicago est dans le collimateur. La manœuvre est grossière : les villes démocrates seraient des foyers insurrectionnels. La gouverneure de l’Oregon, Tina Kotek, a estimé que ce déploiement constituait « un abus de pouvoir grossier ». Cette utilisation de l’armée à des fins de politique intérieure pose un énorme problème.

Une armée au pas asservie à sa volonté

Les soldats américains prêtent serment à la Constitution des États-Unis, pas au président. Mais Trump méprise les militaires. Il faut se rappeler la façon dont il a traité John McCain, pilote de la Navy devenu sénateur républicain, candidat malheureux contre Barack Obama en 2008. Abattu par les Nord-Vietnamiens, blessé, il avait refusé d’être libéré, préférant céder sa place à un camarade en plus mauvais état que lui. Il resta prisonnier cinq ans. Trump haïssait ce héros américain extrêmement populaire ; il l’a qualifié de « lâche » après sa mort. En 2018, il a annulé sa venue dans le département français de l’Aisne pour rendre hommage aux 1 800 Marines morts dans les combats du bois Belleau en juin 1918. Il les avait qualifiés d’« idiots » et de « perdants ».

Pas de noirs, pas de femmes, pas de militants des droits de l’homme…

Le président s’est mis à dos, par ses propos et en réduisant fortement les crédits de leur ministère et de leurs associations, les 17,7 millions de vétérans américains, qui ont pourtant voté aux deux-tiers pour lui. Mais que peut comprendre Donald Trump aux valeurs de sacrifice du soldat ? Lui qui, pour éviter le Vietnam, s’est fait réformer sous prétexte d’une excroissance osseuse au pied. Il n’a donc aucun scrupule à lancer, au sein des forces armées, une véritable purge pour éliminer tous ceux qui résisteraient à sa politique. Prétexte : la culture « woke » dans l’armée. Cibles : les femmes, les Noirs, les partisans de l’égalité raciale, de la défense des LGBT, etc. En février, le président du Comité des chefs d’état-major, un aviateur, le général Charles Q. Brown, a été viré. C’était le premier Afro-Américain à accéder à cette fonction.

Têtes coupées au sommet

Suivent le n°2 de l’Air Force, James Slife, l’amiral Lisa Franchetti, chef des opérations navales de la Navy. Jeffrey Kruse, chef de l’agence de renseignement militaire (DIA), est lui aussi remercié. Il a eu le tort de laisser publier un rapport qui met en cause le résultat des frappes aériennes en Iran. La secrétaire d’État à l’Intérieur relève de son commandement les Coast Guards : l’amirale Linda Fagan a été accusée, entre autres, d’avoir fait preuve de complaisance vis-à-vis des dispositions prônant la diversité, l’équité et les initiatives d’inclusion. Elle avait fait mener des enquêtes sur les harcèlements sexuels. C’était la première femme à occuper ce poste.

Le retour des “hommes forts”

Des femmes, des Noirs… l’exécuteur des basses œuvres, Pete Hegseth, ancien militaire et ancien journaliste de Fox News, n’a jamais caché qu’il voulait stopper ce qu’il estime être le « déclin » de l’armée américaine. Pour ce gandin viriliste, désormais secrétaire à la Guerre des États-Unis, l’armée est une affaire d’hommes, de préférence blancs.

À Quantico, la grande base des Marines, le 30 septembre, devant 800 amiraux et généraux venus des quatre coins du monde, Donald Trump a expliqué que l’armée devait être plus létale, moins tenue de rendre des comptes, et pouvait être déployée dans les villes qui serviraient de « terrains d’entraînement ». Hegseth s’est lancé dans deux heures de discours décousu où il a prétendu restaurer « l’ethos guerrier », expliquant qu’il voulait des soldats rasés de près, au ventre plat, et des femmes soumises aux mêmes tests physiques que les hommes.

Une dérive brutale assumée

Plus grave, Hegseth envisage de faciliter les règles d’engagement sur le champ de bataille et d’assouplir celles contre le bizutage ou l’encadrement toxique. Les 800 officiers étoilés ont subi cette logorrhée ridicule et menaçante sans broncher. Ni murmure, ni applaudissement. Jusqu’à quand accepteront-ils ce dévoiement de leur mission ?


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