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Ukraine : plongée dans la guerre sans fin du Donbass – Prix Albert Londres 2019

publié le 22/11/2019 | par Benoit vitkine

Reportage auprès des habitants de la rue Lénine, à Marinka, bourgade divisée en deux par la ligne de front entre l’armée de Kiev et les séparatistes prorusses du Donbass.


A l’entrée de la rue Lénine, en partant de la place du même nom, les brûlures de lhistoire ukrainienne s’étalent en une succession de monuments aux morts. Chacun raconte un pan du destin tourmenté de Marinka, petite commune du Donbass située en plein cœur de ces steppes de l’est de l’Europe que l’historien américain Timothy Snyder désigne, dans son ouvrage du même nom, comme les « terres de sang ».

Le monument, massif, consacré aux morts de la seconde guerre mondiale, affiche 325 noms, uniquement ceux des soldats tués ayant obtenu une décoration. En tout, entre 1941 et 1945, 5 075 hommes du district de Marinka tombèrent au front, auxquels s’ajoutent les centaines de civils tués dans le conflit. Quelques pas plus loin, le mémorial consacré aux « liquidateurs » de Tchernobyl – 153 morts, un chiffre démesuré qui s’explique par la prédominance des mineurs de fond parmi les hommes envoyés, en 1986, recouvrir les décombres de la centrale nucléaire accidentée. Plus loin, une stèle modeste rend hommage aux six soldats morts durant la guerre en Afghanistan (1979-1989).

Depuis quatre ans, c’est à Marinka même que la guerre s’est installée. Les chiffres ne sont plus ceux du XXe siècle cannibale, mais la petite commune de 10 000 habitants (en temps de paix ; environ 6 000 aujourd’hui) a payé son écot à ce conflit sans fin : depuis 2014, 90 habitants du district de Marinka ont été tués par des bombardements, des balles perdues ou l’explosion de mines. Pour eux, aucun monument n’a encore été érigé. Indifférence de Kiev ? Plus probablement le signe que, malgré les accords de paix successifs, nul ne s’attend à voir ce bilan s’arrêter.

La rouille s’installe sur les obus

Le monceau de ferraille sommairement entassée dans un recoin du jardin d’Andreï Gnitsevitch, au 112 de la rue Lénine, est sans doute ce qui se rapproche le plus, dans toute la ville, d’un mémorial dédié au calvaire de Marinka. Là, on voit : quatre obus de lance-roquettes, deux de mortier, quelques longues balles effilées de mitrailleuse… et un portail criblé de tant d’impacts qu’il serait trop long de les compter. Imprudent, surtout : lorsque le soir tombe, rue Lénine, personne n’a envie de s’attarder sur le pas de sa porte. Les fenêtres perforées de deux trous récents sont là comme un rappel.

Dans une autre vie, Andreï Gnitsevitch aurait été incapable de distinguer chacun des morceaux de métal tordu. Mais chaque pièce de son « arsenal », comme il l’appelle, raconte un épisode de sa guerre, une bataille dont sa cuisine, son toit, sa chambre à coucher sont sortis perdants, soufflés par les explosions. La rouille qui s’est installée sur certains des obus marque le passage du temps, depuis les premiers combats, féroces, de l’été 2014, jusqu’aux duels d’artillerie et aux fusillades nocturnes qui, aujourd’hui, font le quotidien de Marinka.

 

Andreï Gnitsevitch, mineur retraité, pose devant des éclats d’obus et douilles d’armes retrouvés dans son jardin et dans le toit de sa maison. GUILLAUME HERBAUT POUR LE MONDE

Aussi étonnant que cela puisse paraître, une maison peut survivre à pareil traitement. Un homme, moins. Même un dur, comme Andreï Gnitsevitch, 40 ans dont vingt passés à creuser les veines de charbon de la mine Troudovskie. Andreï Gnitsevitch n’a plus la force de la retenue : « Je n’en ai plus rien à foutre de rien », ponctue-t-il chacune de ses phrases. Ou, en version longue : « On a eu l’espoir que la guerre s’arrête, on a cru aux annonces de trêves. Aujourd’hui on ne croit plus à rien. » A la désillusion et à la lassitude s’ajoute une cruelle ironie, celle de savoir que sa coquette maison est pilonnée précisément depuis la mine Troudovskie, la sienne, dont le terril sert de point d’observation aux artilleurs séparatistes.

En réalité, il reste deux préoccupations à M. Gnitsevitch. Sa fille Darina, 17 ans et première de sa classe, qui partira à l’été étudier le droit à Kiev. Quand les bombes pleuvent, la nuit, Andreï Gnitsevitch intime à Darina de se mettre à l’abri du poêle de briques épaisses, et lui se recouche tranquillement dans le lit conjugal auprès de sa femme. Parce qu’elle aussi n’en a plus rien à foutre de rien. Son autre préoccupation, son obsession, les mois d’hiver, c’est le chauffage. Dans l’ensemble de la rue Lénine, il n’y a plus le gaz, et le passage de la mine Troudovskie sous contrôle séparatiste prive Andreï des six tonnes de charbon auxquelles il a théoriquement droit chaque année en tant qu’ancien mineur.

A l’époque soviétique, la rue Lénine de Marinka était un petit paradis prospère et douillet, à en croire Elena Gnitsevitch, 61 ans, la mère d’Andreï. Avec ses maisons basses de briques et de parpaings, sa nature luxuriante qui se réveille au printemps, l’endroit a conservé des airs de village paisible, suffisamment éloigné des usines pour offrir un havre préservé. La rue s’étire sur près de 5 km, traversant Marinka d’est en ouest et se prolongeant jusque dans la commune voisine d’Oleksandrivka, aujourd’hui en territoire séparatiste.

Elena, retraitée de la compagnie d’électricité, est née au 254 – il n’y a plus désormais là-bas ni eau courante ni électricité – avant de déménager pour suivre son mari au 138, dans une maison charmante où elle garde, la journée, les enfants des rares voisins qui ont encore un travail. Dans la guerre, elle a trouvé une consolation : « Aujourd’hui, les gens s’entraident de nouveau, comme ils le faisaient du temps de l’URSS. La solidarité est la seule chose qui nous fait tenir. Ça et nos potagers. »

Elena Gnitsevitch, 61 ans, est née dans la rue Lénine. Aujourd’hui, elle vit au 138 de la rue, à Marinka (Ukraine). GUILLAUME HERBAUT POUR LE MONDE

Des rues Lénine aboutissant sur des places Lénine ornées d’une statue du dirigeant révolutionnaire, l’Union soviétique en comptait des dizaines de milliers. Depuis les grandes villes industrielles de Biélorussie jusqu’aux villages reculés du Tadjikistan, la « rue Lénine » constituait sans doute le signe le plus évident de l’appartenance à l’empire. Dès 1991, certaines ont été renommées du nom des héros nationaux des nouveaux Etats indépendants.

A Marinka, il a fallu attendre 2015 pour voir la rue Lénine rebaptisée en rue Sergueï-Prokofiev, du nom du compositeur et enfant du pays. Le changement, entériné à la faveur de l’adoption à Kiev de lois de « décommunisation », n’a pas eu beaucoup d’effet, et la population locale n’a pas encore adopté Prokofiev. La désoviétisation est un concept jeune en Ukraine : sur la place Lénine, un autre monument manque à l’appel, celui aux victimes des répressions soviétiques et de la famine des années 1930.

Le destin de la rue Lénine de Marinka, devenue une zone de guerre, vient surtout contredire la croyance selon laquelle l’Union soviétique s’est écroulée sans violence. Avec un quart de siècle de retard, l’irruption de la guerre dans l’est de l’Ukraine a constitué la réplique la plus violente du séisme de 1991. En avril 2014, dans la foulée de la révolution à Kiev et de l’annexion de la Crimée, les séparatistes de la « République populaire de Donetsk », prorusses, nostalgiques de l’URSS et appuyés par la Russie, se sont emparés de Marinka, située à moins de vingt kilomètres de leur « capitale », Donetsk.

La guerre est devenue une routine

A l’été, la contre-offensive de l’armée ukrainienne s’est arrêtée à la sortie de la ville, lorsque l’armée russe est entrée dans la danse. Onze mille morts et 1,5 million de réfugiés plus tard, c’est une guerre de position qui se joue, marquée par des duels d’artillerie, des offensives limitées, des trêves avortées et des bombardements aussi soudains qu’inexplicables. La voix des civils, importante au début des événements, compte bien peu dans cette guerre. Le souvenir des trois mois d’occupation de la ville par les séparatistes, qu’ont soutenus une partie des habitants, a été évacué.

La rue Lénine et ses habitants sont désormais pris en tenailles par le front : celui-ci s’étend parallèlement à la rue, le long de la rivière Osikova, à moins de 400 mètres au nord ; à l’est, la chaussée s’interrompt brutalement pour laisser la place à une autre portion de la ligne de front. Ceux qui voulaient partir l’ont fait depuis longtemps. Mais le conflit du Donbass reste marqué par une présence civile particulièrement forte. Attachement à la terre, à la maison construite de ses propres mains, fatalisme, manque de perspectives et d’argent pour s’installer ailleurs… « Dans toutes les guerres que j’ai connues, je n’ai jamais vu, ailleurs que dans le Donbass, autant de civils rester chez eux », témoignait, en 2017, Alain Aeschlimann, alors responsable à Kiev du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).

Le long des 470 km de front, près de 1 million de personnes vivent à moins de 5 km des positions militaires : environ 200 000 côté gouvernemental ; plus de 600 000 côté rebelles, où l’urbanisation est plus dense, et les dégâts causés par l’artillerie plus importants.

Une fois évacuée la question existentielle – partir ou rester –, la vie, rue Lénine, se résume à une série de petits arbitrages imposés par le conflit. Sur quelle portion de rue courir pour éviter les snipers et les balles perdues ? Aller au magasin du coin de la rue, plus cher, ou prendre le risque de marcher plusieurs centaines de mètres jusqu’au marché ? Remplacer les fenêtres explosées et boucher le toit éventré quand un obus peut annihiler ce travail le lendemain ? Combien de pièces essayer de chauffer sachant que les fenêtres sont trouées ? Où trouver du charbon ?

Finies la rage et la terreur des débuts. Depuis bien longtemps, la guerre est devenue une routine, une donnée avec laquelle il faut composer. Ne restent qu’une immense lassitude, et l’effroi provoqué épisodiquement par les bombardements. En ce début de printemps, l’ensemble de la rue Lénine est pourtant unanime : la période est calme. « Relativement calme »« Presque calme »… si l’on fait abstraction, en somme, des tirs de mitrailleuses qui se font entendre à toute heure du jour.

Membres du régiment de police Dnipro 1 (ancien bataillon de volontaires), durant une patrouille sur la place principale de Marinka. GUILLAUME HERBAUT POUR LE MONDE

La nuit, quand les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dorment, c’est l’artillerie qui prend le relais. Des deux côtés, les gros calibres entrent en action, ceux dont les obus font trembler le sol et compriment la cage thoracique quand ils explosent. Ces duels paraissent d’autant plus vains que les positions militaires semblent figées, et qu’à Marinka, contrairement à d’autres zones du front, aucun point stratégique – route, usine, hauteur… – n’attise la convoitise des belligérants. Au petit matin, le duel prend une autre forme : chaque camp accuse l’autre d’avoir débuté les hostilités. Prudente, l’OSCE attribue tout de même la majorité des violations du cessez-le-feu aux séparatistes.

Les maisons basses de la rue Lénine, qui font son charme, sont aussi l’une de ses faiblesses. Au moins les immeubles hauts des grandes villes offrent-ils une protection, l’illusion d’un refuge. C’est au cours d’une de ces périodes « calmes », en juin 2017, que Natacha Moskalevska, 50 ans, a reçu une balle dans la fesse droite, alors qu’elle travaillait dans son potager, au numéro 206. Elle aussi a conservé comme une relique le projectile qui l’a envoyée plusieurs semaines à l’hôpital.

Natacha Moskalevska, 50 ans, a été blessée dans son jardin par un balle perdue. Elle vit au 206 rue Lénine, à Marinka. GUILLAUME HERBAUT POUR LE MONDE

Depuis, elle enfile ses bottes et son bonnet dès que la canonnade retentit, prête à déguerpir, ce qui ne manque jamais de faire rigoler son mari, Iouri, qui lui ne quitterait son lit pour rien au monde et s’est réfugié dans l’humour avec la même énergie ­qu’Andreï Gnitsevitch, le mineur du 112, a plongé dans le désespoir. Le couple vit avec 4 500 hryvnias (140 euros) par mois, et doit compter sur « le pape de Rome » pour se fournir en charbon de chauffage. Autrement dit, l’Eglise catholique, l’une des institutions qui proposent une aide humanitaire.

L’angoisse des enfants

La maison de Natacha et Iouri marque le début du secteur le plus dangereux de la rue Lénine. Au-delà, vers l’est, c’est la « zone rouge », où les ONG humanitaires, les ambulances, les pompiers ne s’aventurent plus. Lorsque Natacha a été blessée, elle a dû évacuer la zone toute seule en scooter – une scène qui fait encore rire son mari, autant que l’évocation du jour où les toilettes ont explosé, projetant leur contenu sur le toit du voisin. Ce même été 2017, quand un homme venu de Donetsk a sauté sur une mine à quelques centaines de mètres de là, les habitants ont dû le tirer eux-mêmes, à l’aide d’un câble, jusqu’à sortir son cadavre de la zone rouge.

Chacun a appris à se méfier. Des mines, des snipers… Dès le début d’après-midi, la rue Lénine se vide. Autant que les numéros des maisons, les heures qui passent sont un indicateur du danger qui augmente. Dernier lieu de vie, le magasin d’alimentation du 130. Le sourire de Rita, la vendeuse, y est un refuge. « Eux travaillent la nuit, dit-elle en parlant des soldats, moi la journée. Chacun son rythme ! »

Dans l’école numéro 2, sur la place Lénine, les mesures de prudence ont un caractère quasi militaire : sacs de sable aux murs, pellicule anti-explosion aux fenêtres, entraînements chronométrés de descente aux abris, hommes armés dans le hall et dans les bus de ramassage scolaire… Ultime précaution, toutes les salles qui donnent vers l’est, sur la rue Lénine, ont été condamnées.

La mesure est facilitée par l’hémorragie qu’a subie l’école : sur les 350 enfants qu’elle accueillait avant le conflit, seuls 166 y sont encore scolarisés. Mais même aux pires heures de la guerre, quand les bombes tombaient dans la cour, l’école numéro 2 a gardé ses portes ouvertes. « Ça a été une décision concertée avec les autorités et les parents, explique Lioudmila Pantchenko, sa directrice. Fermer les écoles aurait tué la ville pour de bon. Et pour beaucoup d’enfants, l’école représente un abri plus sûr que la maison. Ils sont certains d’y recevoir deux repas chauds, ce qui n’est pas toujours le cas chez eux. Même quand il n’y avait plus ni fenêtres ni portes, les enfants venaient. » Modèle de dévouement, cette jeune femme de 36 ans, payée 4 000 hryvnias (125 euros) par mois, veille sur le retour à la maison, sain et sauf, de chacun de ses élèves.

Selon un rapport de l’Unicef de juin 2017, 54 000 enfants habitent à moins de 15 km du front, rien que du côté gouvernemental, et 4 700 d’entre eux vivent dans des localités qui sont bombardées au moins deux fois par semaine. « Le plus terrifiant, estime Lioudmila Pantchenko, est qu’ils se sont habitués à la guerre. Ils paraissent même ne plus avoir peur. Mais c’est une illusion, ils ne sont pas normaux. Les psychologues qui interviennent régulièrement nous le confirment, leur niveau d’angoisse est énorme. Paradoxalement, cette situation les rend aussi plus sérieux : ils savent l’importance qu’ont les études, ils savent que leurs parents comptent sur eux. Certains passent leurs week-ends à pêcher dans les rivières pour ramener à manger à la maison. »

Le petit Micha Sigarev, 9 ans, fait partie de ces enfants au visage trop blanc de ne pas jouer dehors, calmes en apparence, mais dont les mains se tordent sous le pupitre d’écolier. A la maison, il n’a le droit de se promener que de la porte de la maison au portail, guère plus. C’est dans cet espace réduit que le garçonnet a été blessé, à l’été 2015, percuté sur le sommet du crâne par un éclat d’obus brûlant. Quand on lui parle de la période avant la guerre, Micha hésite : les souvenirs de l’enfant vont difficilement au-delà de l’époque où la rue Lénine était autre chose qu’une zone de combat.

Micha Sigarev, 9 ans, a été blessé à la tête par un éclat d’obus durant l’été 2015 alors qu’il était dans son jardin. Il vit dans la « zone grise », dans le no man’s land, entre les positions ukrainienne et prorusse. Chaque jour, il passe par la rue Lénine, et traverse les lignes de front pour aller à l’école n°2 de Marinka. GUILLAUME HERBAUT POUR LE MONDE

Micha Sigarev et sa mère habitent une portion encore plus mystérieuse et dangereuse de la rue Lénine : la « zone grise », le no man’s land qui s’étend entre la dernière position militaire ukrainienne et la première position séparatiste, quelques centaines de mètres plus loin. Une quarantaine d’habitants de Marinka survivent encore dans cette zone de non-droit au-dessus de laquelle volent balles et obus. Dans les accords de paix de Minsk, signés en février 2015, rien n’a été prévu quant au statut futur de cette fine bande de terre entre deux mondes.

Chaque jour, le petit Micha – qui, dans l’ordre, rêve de « devenir camionneur ; ou artiste ; revoir son père ; que les gens ne souffrent plus » – traverse la ligne ukrainienne pour rejoindre l’école, et repasse dans l’autre sens, le soir, avec le charbon qu’il a pu récolter en ville. Seuls ceux de la zone grise, inscrits sur des listes spéciales, ont le droit de traverser le front, notamment pour toucher leur retraite.

Les autres doivent emprunter les checkpoints officiels, soit une épopée périlleuse de plusieurs heures, quand le trajet vers Donetsk prenait auparavant une quinzaine de minutes en voiture. La coupure avec la métropole régionale a dramatiquement aggravé la situation économique de Marinka, déjà affectée par la fermeture, due à la guerre, de ses usines. Seule consolation, les produits d’alimentation sont moins chers côté gouvernemental que séparatiste.

L’aide humanitaire, distribuée par plusieurs ONG, ne suffit pas. Pour la toucher, il faut appartenir à des catégories bien précises : retraités, invalides, mères célibataires, déplacés… Quant aux aides promises par la municipalité pour réparer toits et fenêtres, elles n’existent que sur le papier. Malgré tout, le calme relatif des dernières semaines entraîne un sursaut, l’espoir d’une reprise. La Croix-Rouge, notamment, propose des bourses à ceux désireux de lancer une affaire ou un commerce. Le bruit s’est répandu jusque dans la zone grise où Sergueï Zygalenko, 20 ans, l’ami de Micha, se propose d’ouvrir un atelier de réparation de vélos. Problème : le bruit des coups de marteau n’est pas vraiment recommandé dans le no man’s land.

Rue Lénine, le monde des militaires ­commence peu après le magasin d’alimentation Svitlana, abandonné depuis longtemps. Avant d’arriver aux dernières positions, le silence est plus pesant, le sol jonché de gravats et de débris d’obus. Les hommes de la 30e brigade ont pris leurs quartiers dans une poignée de maisons abandonnées. Ceux qui tiennent leur tour de surveillance en première ligne s’enterrent dans des tranchées sommaires. Moins ­confortable, mais plus sûr…

Dans la cave la Maison de la création (centre pour la jeunesse), qui sert d’abri lors des bombardements. GUILLAUME HERBAUT POUR LE MONDE

Là aussi, la guerre est devenue une routine. L’urgence des débuts du conflit a laissé la place à la monotonie. Depuis deux ans, l’armée n’envoie plus d’appelés au front, et les grandes vagues de mobilisation appartiennent au passé. Les soldats ont, pour la plupart, signé des contrats de deux ans, autant pour la paie – 17 000 hryvnias, 530 euros – que pour « l’idée » patriotique, comme ils l’appellent. La nourriture et l’équipement n’ont plus rien à voir avec l’indigence des premiers mois de guerre, mais il devient « difficile de trouver un sens à cette guerre de positions », reconnaît le lieutenant Ivan Bourdioug, 32 ans, dont quatorze dans l’armée. « Peut-être que nos enfants auront une chance de grandir dans un pays différent, dit-il. En attendant, tout ce qu’on peut faire est tenir ce bout de terrain. »

Le lieutenant Bourdioug n’a qu’un regret : « Pourquoi on ne dégomme pas cette tour de télévision ? » Nichée à quelques kilomètres de Marinka en territoire séparatiste, la tour de télévision de Petrovski, du nom du quartier ouest de Donetsk, symbolise la relation difficile que l’Etat ukrainien a toujours entretenue avec les habitants du Donbass. Quatre ans après le début de la guerre, ceux-ci continuent de recevoir chez eux les chaînes de télévision russe, dont la propagande outrancière a largement contribué à attiser les braises du conflit. Les chaînes ukrainiennes sont réservées à ceux disposant du satellite.

« Au début, les gens nous demandaient si on allait les tuer, les torturer, se souvient le lieutenant Bourdioug, puis ils ont vu que l’on était humains, qu’on les aidait en cas de problèmes. » En juillet 2017, Marinka a enregistré la naissance d’un petit David, né rue Chevtchenko, parallèle à la rue Lénine, des amours de Ioulia Semenyaeva et de Viatcheslav, soldat de l’armée ukrainienne. Tué dès le mois de février de la même année, celui-ci n’aura pas connu son fils.

Une morne indifférence

Pour l’essentiel, les relations entre civils et armée sont marquées par une morne indifférence, et les contacts limités. Les commerçants ont même interdiction de vendre de l’alcool aux soldats. Les questions politiques ne sont plus vraiment un sujet : les passions – pro-ukrainiens contre prorusses – ont été depuis longtemps étouffées par le conflit militaire. Seul reste l’espoir d’en terminer avec la violence, et le nuancier complexe des différentes facettes de l’identité ukrainienne. Ainsi, la retraitée Elizaveta Ryapko, qui continue à parler de l’URSS comme de « [s] on pays » tout en s’enorgueillissant du parfait ukrainien que parlent les enfants de la ville.

Finalement, la pro-ukrainienne la plus convaincue de Marinka habite peut-être… en zone séparatiste. C’est la fin du voyage rue Lénine, sa dernière portion. Un territoire auquel Le Monde n’a plus accès, interdit d’entrée par les autorités de Donetsk. Sur quelques centaines de mètres encore, la rue se prolonge vers la commune d’Oleksandrivka, en territoire ennemi.

 

Vladimir Ryapko, dans sa maison du 22 rue de la paix, à quelques centaines de mètres de la ligne de front. Il est l’un des rares habitants avec sa femme Elisaveta à être resté dans le quartier. GUILLAUME HERBAUT POUR LE MONDE

C’est là qu’habite Lioubov D., directrice « sans salaire » de la Maison du commerce, une institution typique de l’époque soviétique transformée, à Marinka, en un tas de gravats. Lioubov, 61 ans, s’acharne à y faire revenir commerçants et artisans, avec le soutien de la Croix-Rouge. Pour ce faire, elle passe alternativement une semaine à ­Marinka et une semaine à Oleksandrivka. Sa maison y est dans un état à peine meilleur que son lieu de travail, et la situation économique plus dure, la plupart des ONG ayant été expulsées par les autorités de la république autoproclamée. Le passage des lignes est éprouvant : les séparatistes en armes, qui connaissent ses sentiments pro-ukrainiens, ne cachent pas leur hostilité. Durant les quatre années de guerre, des civils ont disparu sans laisser de traces pour moins que ça.

Depuis la fenêtre de son bureau, place ­Lénine, on aperçoit, outre les monuments aux morts, une grande affiche publicitaire fraîchement installée, un hommage à la « centurie céleste », le surnom donné aux quelque cent manifestants tués durant la révolution de Maïdan.

Quand on a interrogé Lioubov D., dans la Maison du commerce, sur l’opportunité de ce nouveau mémorial consacré aux ­événements survenus dans la lointaine capitale, alors que les combats dans la petite Marinka ont fait autant de morts, la vieille femme a répondu : « Maïdan était pour une Ukraine européenne, pas pour la guerre. J’ai beau être une Russe de Kaliningrad, je ne souhaite pas vivre en Russie. Cette révolution, aussi lointaine soit-elle, nous concerne aussi. Nous aussi nous avons le droit de rêver à un avenir meilleur. »

 

Par Benoît Vitkine

 

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