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Vu de l’hôpital: «Je fais un infarctus, venez ! Ah ! C’est trop tard…» (26)

publié le 22/04/2020 | par Jean-Paul Mari

Chronique de la bataille des hommes en blanc. Jean-Paul Mari suit au jour le jour le combat d’une équipe médicale dans un hôpital d’Ile-de-France.


« Docteur, je meurs ! Venez ! Tout de suite Quand Pierre (1), le médecin régulateur, reçoit ce genre d’appel, il sait qu’il lui faudra prendre son temps. Pourtant, le Samu, même par téléphone, aime agir vite. En principe, les symptômes, l’âge, un «respirez, j’écoute», et le choix (médecin, ambulance ou ne rien faire) s’impose. Là, c’est autre chose. Une crise d’angoisse apocalyptique, appelée autrefois la «tétanie», un patient qui respire comme une locomotive à charbon, parle de douleurs insupportables dans la poitrine, cherche de l’air, accroché à sa fenêtre…

Covid à deux doigts de la mort, crise cardiaque ou crise de panique ? Vrai ou faux ? «C’est le diagnostic le plus difficile à faire, dit l’urgentiste, un diagnostic d’exclusion.» Autrement dit, écarter une à une les causes graves. Pas fait pour les bizuths, les étudiants en médecine ou même les médecins retraités classiques, appelés en renfort à la régulation, déconcertés par la brutalité de la décision à prendre. D’autant qu’avec le Covid, ce genre d’appels a fini par exploser.

Au début, la population, sidérée, écoutait la litanie quotidienne des petits comptables de la mort au journal de 20 heures. Tout en noir. Puis l’annonce du déconfinement a repeint tout en blanc. Mais a angoissé certains à l’idée de se retrouver en contact dehors, avec les autres, tous infestés bien sûr ! Alors chacun décompense à sa manière, selon sa culture, son quartier. Il y a le «syndrome méditerranéen», démesuré, et logorrhée, «je fais un infarctus, je vais mourir. Venez ! Quand ? Ah ! C’est trop tard !» Parfois, on entend des accents de mamma sépharade : «D’accord docteur, je raccroche et je meurs…»

Chez certains patients discrets, notamment d’origine asiatique, le danger est ailleurs : «Ma mère ne respire pas très bien» «Des douleurs poitrine ?» «Oui, aussi.» «Fortes ? Sur une échelle 0 à 10 ?», «9», «Quoi ! On vous envoie les pompiers.» Dans le doute, Pierre l’urgentiste dépêche un médecin pour mesurer avec un doigtier la saturation de l’oxygène dans le sang, «mais en attendant, il faut leur parler, les calmer».

Un numéro 15, un médecin du Samu au bout du fil, 24 heures sur 24, la régulation est devenue le réceptacle de toutes les angoisses : «Longtemps qu’on demande une plateforme psy !» Il faut aussi éviter le «syndrome du glissement», ces malades très graves ou âgés qui se laissent couler, comprendre s’ils traversent une mauvaise passe ou arrivent au bout de leur vie. Lutter contre l’isolement de ceux qui vivent entourés de voisins inconnus.

Même les plus forts peuvent être atteints, comme cette syndicaliste de fer, Covid +, célibataire, qui a vécu trois jours de cauchemar en se demandant chaque soir si elle allait se réveiller au matin. Ou mourir seule. Dans un monde où, moins visible que le Covid, la solitude, elle aussi, tue.

(1) Les noms ont été modifiés.

 


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