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Vu de l’hôpital: Les mots bleus des blouses blanches (23)

publié le 18/04/2020 | par Jean-Paul Mari

Chronique de la bataille des hommes en blanc. Jean-Paul Mari suit au jour le jour le combat d’une équipe médicale dans un hôpital d’Ile-de-France.


«Tu as vu, Boris Johnson s’en est sorti… – Oui, mais pas Liliane. – Qui ? – La femme de Georges Marchais, ignare ! Toute ma jeunesse au Parti. – Moi, c’est plutôt Christophe, ma jeunesse, et elle était dans le coma.»
Un curieux a pris le temps de dresser la liste des personnalités emportées par la «saleté». Personne n’est épargné. Il y a les plus connus, Manu Dibango, Pape Diouf ou l’écrivain chilien Luis Sepúlveda. Et les autres, Liang Wudong, médecin chinois lanceur d’alerte, Jacques Acar, microbiologiste et infectiologue, Marguerite Derrida, psychanalyste, un prêtre jésuite théologien français, un grand rabbin israélien, un célèbre coureur de demi-fond espagnol ou un grand compositeur russe… 217 noms, pour l’instant. Vilaine razzia de la mort sur l’intelligence humaine.

Et Christophe, 74 ans, mort d’un «emphysème» ou du Covid, peu importe, dans les deux cas, on étouffe. Des soignants qui parlent de la mort d’un chanteur autour d’une machine à café, scène inimaginable il y a une semaine à peine. On travaillait alors tête baissée, en mâchouillant un sandwich le téléphone collé à l’oreille. Le haut-parleur à l’étage scandait la journée : «Départ immédiat véhicule 01 pour… Départ UMH 02…» Pas le temps de penser à autre chose que l’urgence de ne pas laisser mourir. Et des choix vitaux à faire. Envoyer un médecin, une ambulance, personne ? Pour qui est-ce qu’on nous prend ? Pour Dieu ? Assez !

Et puis soudain, la forge a cessé de s’embraser. Le temps suspendu, celui de dormir, de réfléchir. Pas bon, ça. Et même de parler d’un chanteur quand il a fait partie de notre vie antérieure, d’avant le Covid. «Aline a bercé mon enfance. C’est bête, mais depuis ce matin je suis triste», dit Anissa (1), une assistante, «l’air de sa chanson me tourne dans la tête». De quoi réveiller toutes les douleurs.

Anissa, «accablée», n’en peut plus du défilé des parents des victimes ordinaires venues lui réclamer un certificat de décès pour rapatrier le corps au pays. Un grand gaillard noir entre dans son bureau. Son père vient de mourir et sa mère, Covid +, est aux urgences. Il a remonté son passe-montagne de laine jusqu’au nez pour essayer de cacher ses larmes.

Stella (1), médecin urgentiste, explose : «Un de mes patients, 80 ans, toute sa tête. Interdit de visite. Ses enfants au téléphone, tous en pleurs. Sept heures après il était mort, sans avoir pu les embrasser. Douze ans de médecine pour en arriver là ? Plus jamais ça !» Alors, pour elle, Christophe, oui, c’est bien triste, mais il a pu mourir où il le souhaitait, à Brest, entouré de sa famille : «Une chance, aujourd’hui.» Restent ces chansons d’une jeunesse perdue qui tournent dans la tête, Aline ou les Mots bleus, l’élégance de l’artiste et la prémonition du poète : «Le vent d’hiver souffle en avril /J’aime le silence immobile.»

(1) Les noms ont été modifiés.


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