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Vu de l’hôpital: Pour les soignants, un 8 mai tout en blanc (39)

publié le 10/05/2020 | par Jean-Paul Mari

Chronique de la bataille des hommes en blancs. Jean-Paul Mari suit au jour le jour le combat d’une équipe médicale dans un hôpital d’Ile-de-France.


C’est beau un hôpital désert. Tout blanc et silencieux, sans le défilé des mourants du Covid, sans ces bouches grandes ouvertes qui suffoquent, sans la peur dans les regards. A la radio, ce matin, quelqu’un a demandé au ministre de l’Education nationale si une maîtresse en maternelle aurait le droit de prendre dans ses bras un gosse en pleurs après une chute. Sur le chemin, la route était vide. Même le SDF au carrefour avait fermé sa tente de plastique pour faire la grasse matinée. A l’hôpital, les soignants sont là.

Le professeur Michel (1) vient juste de terminer une nuit aux urgences. «Deux patients en une nuit. Les malades ont toujours peur de l’hôpital.» De retour chez lui, le professeur flotte dans son bain. Les gardes de nuit, à son âge… Une fois séché, il lui reste à rédiger sa lettre médicale quotidienne et à lire ce long rapport scientifique américain qui conclut que la chloroquine n’a aucun effet sur le virus. Lilas (1), son assistante, a pris son week-end. Il était temps.

Des journées interminables et un cœur fragile doté de deux valves. Épuisée. Bon, il y a bien ces sept formulaires de demandes de praticien hospitalier à remplir, plus d’une heure de travail par dossier. La commission se réunit dans un an. Lilas a demandé un délai de rendu. L’administration a dit non. «Oh, j’ai tout le week-end. Et je garde un œil sur la commémoration à la télé de la victoire… sur les Champs-Elysées, déserts !»

A la cantine, où les plateaux-repas chics de la crise ont cédé la place à l’ordinaire, Mehdi (1) et Freddy (1) s’échangent les plannings entre amis. Mehdi, l’inusable, devait assurer deux gardes de vingt-quatre heures au Samu, ce jour-là et dimanche. Il a les yeux creusés. Le ramadan, la rupture du jeûne à 5 h 30 du matin, aujourd’hui il ne fera «que» douze heures d’affilée. Freddy, l’interne, assurera les deux gardes. Il a déjà travaillé 34 heures cette semaine : 84 au total. A 110 euros la nuit, pas vraiment l’appât du gain.

En salle de détente des ambulanciers, Nora (1) revient de trois jours de congé, en célibataire, le luxe : «Je les ai passés en PLS, sur mon canapé, devant des Colombo.» PLS ? «Position latérale de sécurité !» Son coéquipier, le docteur Elias (1), broie du noir. Dès le début du Covid, son ex-femme lui a fait savoir qu’il devait renoncer à voir ses trois garçons. «Vu ton métier dangereux d’urgentiste à l’hôpital» et pour le bien des enfants, bien sûr. Deux mois sans voir ses gosses, guéguerre et double peine, Elias n’en peut plus.

Et puis, il y a Jeanne (1), l’aide-soignante au grand cœur, mère de deux petits enfants. Sur le planning, elle était en congé. Elle est là : «Il manquait du monde.» Alors le week-end prochain ? «Heu, non… C’est mon week-end de travail.» Covid ou pas, voilà deux mois que les soignants de cet hôpital en souffrance m’impressionnent. A la fois à genoux. Et debout.

(1) Les noms ont été modifiés.


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