Conflit Ukraine : quand la Russie protège ses criminels de guerre
Azatbek Omourbekov, accusé d’avoir commandé les troupes impliquées dans les crimes de Boutcha en Ukraine, a été promu, décoré, et mis à l’abri dans l’Extrême-Orient russe
Boutcha, ville martyre
Lorsque, le 1er avril 2022, les forces ukrainiennes rentrent dans Boutcha, une localité de la banlieue de Kiev, occupée pendant un mois par les troupes russes, elles découvrent l’horreur. Dans les rues, des cadavres d’hommes, les mains liées derrière le dos. Leur état montre que leur exécution remonte à plusieurs jours. Les Russes hurlent à la mascarade, affirmant que ce sont de fausses victimes, une mise en scène de la réalité, dans une vidéo de propagande destinée à salir l’armée russe. Mais les images satellitaires montrent que ces corps sont apparus entre le 9 et le 11 mars, pendant l’occupation des forces de Moscou. Et ce n’est hélas pas fini.
Des corps piégés
Les découvertes macabres se multiplient. Toutes les rues principales sont jonchées de civils abattus. Certains cadavres sont piégés, prêts à exploser. La plupart de ces malheureux semblaient vaquer à leurs occupations quotidiennes. Les habitants de la petite ville ont enterré 57 des leurs le 12 mars, puis, plus tard, 280 d’entre eux, dans des fosses communes. Ailleurs, 18 corps mutilés d’hommes, de femmes et d’enfants sont retrouvés dans un sous-sol. Puis, des cadavres de femmes dévêtues, à moitié brûlés, sont aussi découverts.
Exécutions et terreur organisée
Les troupes russes ont ouvert le feu à vue sur des civils : des familles en voiture qui tentent de fuir, un cycliste qui passe, une femme avec un cabas qui fait ses courses, un homme qui promène son chien. Les services de renseignement allemands ont intercepté des conversations de soldats russes qui évoquent ces tueries. Ces hommes ne sont pas devenus ivres de violence. Leurs propos suggèrent qu’il s’agit d’actions délibérées. D’autres exactions ont d’ailleurs été commises dans la région de Kiev. Et puis, les témoignages affluent. Des grenades jetées dans les caves, des mines posées devant les portes des maisons.
Les soudards russes, ivres, passent de maison en maison
Les soudards entrent dans les maisons, pillent, tuent les hommes, violent les femmes et les filles devant les enfants. Le plus souvent ivres, ils ressortent et passent à la maison suivante. Au moins 448 morts sont identifiés à Boutcha en août, plus de 1 200 dans l’ensemble des villes autour de Kiev peu à peu libérées par les Ukrainiens. L’émotion internationale est immense. La France envoie des spécialistes de l’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale pour aider à l’identification des victimes.
L’homme derrière la 64e brigade
Tous les médias occidentaux enquêtent. Toutes les télévisions diffusent des images de cadavres, de charniers. Mais qui a commis, sur ordre, ces crimes de guerre ? Le 4 avril, des militants ukrainiens du groupe « InformNapalm » identifient, en analysant des images de la télévision russe, le lieutenant-colonel Azatbek Omourbekov, commandant la 64e brigade de fusiliers motorisés alors à Boutcha. De son côté, le « New York Times » repère aussi des unités parachutistes russes sur les lieux. Moscou a beau démentir, le « boucher de Boutcha » est désormais connu. Et une reporter du journal « Le Monde » a retrouvé, à Andriïvka, un bourg non loin de Boutcha, le repaire d’où ont été fomentés les crimes et d’où a opéré le colonel Omourbekov. Là, preuves et témoignages recueillis par la journaliste prouvent la responsabilité de l’officier russe.
L’armée russe honore ses tueurs
À la fin de 2022, il a été nommé au grade supérieur, décoré et sa brigade est devenue une unité « de la garde ». L’armée russe, définitivement déshonorée, honore ses tueurs. Dans le sous-sol d’une maison, épicentre des massacres, l’officier a pu donner toute la mesure de sa férocité, ordonne les pillages et les exécutions, fait miner les routes derrière les troupes russes qui se replient. Et parfois, dit-on, il aurait participé aux exactions.
Promu, décoré, mis à l’abri
Azatbek Assanbekovitch Omourbekov est originaire d’Ouzbékistan. Il a 38 ans au moment des crimes de Boutcha. Un visage rond, des cheveux noirs, un teint doré, des yeux en amande trahissent ses origines d’Asie centrale. Il est diplômé de l’Institut des blindés de Tcheliabinsk, en Sibérie. On le remarque, en 2014, en Crimée, lors de l’annexion de la presqu’île. Il se manifeste au Donbass. Ce parfait produit de l’armée de terre russe est aussi un parfait adepte du discours ultranationaliste de Poutine. Lui aussi croit à la « Grande Russie ». Omourbekov, désormais « héros de Russie », est nommé, à la fin de 2022, chef du 392e centre d’entraînement du district militaire de Khabarovsk, la plus grande ville de l’Extrême-Orient russe, sur le fleuve Amour. On l’a mis à l’abri, loin du front ukrainien
Visé par un attentat
. Depuis, chaque 9 mai, jour de célébration de la victoire contre les nazis, il défile en tête d’une colonne de chars. En juin 2025, il aurait été élevé au grade de général-major. En avril 2026, un attentat à la bombe, à l’entrée de l’immeuble où il réside, tue son adjoint. Personne ne revendique l’attentat. Mais, à l’évidence, c’est le « boucher de Boutcha » qui est visé. Pourtant, l’officier fait tout pour se faire oublier. Il aime la discrétion. Un seul cliché de lui le montre le 1er juin, jour de la fête des enfants, entouré d’écoliers. Une image d’innocence. Mais les Ukrainiens, eux, n’oublient rien.
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