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Génocide au Rwanda : Charles Sikubwabo, le boucher de Gishyita

publié le 28/12/2025 par Régis Poulain

Bourgmestre local, il a dirigé des attaques contre des centaines de civils tutsis réfugiés dans une église et un hôpital, participé directement aux tueries et à mené une traque systématique des survivants dans les collines

Origines et ascension politique

Né dans les années 1940 à Gishyita, dans l’ouest du Rwanda, Charles Sikubwabo incarne la figure de l’exécutant local, dont le rôle fut déterminant dans l’ampleur prise par le génocide des Tutsis en 1994. Ancien adjudant-chef des Forces armées rwandaises, il abandonne l’uniforme au début des années 1990 pour embrasser une carrière politique. En 1993, il est nommé bourgmestre de Gishyita sous l’étiquette du Mouvement démocratique républicain (MDR), un parti officiellement d’opposition, mais largement infiltré par les réseaux extrémistes hutus à la veille du génocide. À ce poste, il exerce une autorité décisive sur l’administration, la police communale et la mobilisation de la population locale.

Rôle central dans le génocide

L’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président Juvénal Habyarimana marque le basculement de Gishyita dans la violence. Sikubwabo y joue un rôle clé. Dès la mi-avril, il organise et dirige personnellement des attaques contre des centaines de civils tutsis réfugiés dans une église, un hôpital et plusieurs bâtiments administratifs. Selon les enquêteurs du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), il coordonne le 16 avril 1994 le convoyage de gendarmes, de miliciens Interahamwe et de civils armés vers ces sites, y donne des ordres et participe activement aux tueries, qui durent toute la journée.

Dans les semaines qui suivent, il mène une traque systématique des survivants tutsis dans les collines environnantes. Les groupes de réfugiés, repérés et encerclés, sont méthodiquement massacrés. Sous son autorité, Gishyita devient l’un des foyers les plus meurtriers de la région de Kibuye, illustrant la transformation d’un pouvoir local en instrument génocidaire.

Fuite et impunité

Après la victoire du Front patriotique rwandais (FPR) et la fin du génocide en juillet 1994, Sikubwabo fuit vers le Zaïre ( aujourd’hui RDC ), comme des centaines de milliers de responsables et miliciens hutus. Dans le chaos des combats à la frontière, il est séparé de sa famille. Il poursuit sa fuite jusqu’au Tchad, échappant aux premières tentatives de localisation des enquêteurs internationaux.

Inculpé par le TPIR, Charles Sikubwabo ne sera jamais jugé. Le tribunal estime qu’il serait mort en 1998 à N’Djamena, sans que sa disparition ne donne lieu à une confrontation judiciaire avec les victimes. Enterré anonymement, dans une tombe aujourd’hui disparue, il incarne ces criminels de guerre dont la trajectoire s’achève dans l’impunité, laissant derrière eux des communautés détruites et une mémoire collective sans réparation.


Klaus Barbie. Illustration Mehdi Benyezzar pour Grands-Reporters.com

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