Syrie. Rifaat el-Assad, figure de l’impunité
Exécuteur des massacres de Hama, pilier du régime baasiste, puis exilé milliardaire : la justice l’a condamné pour ses fortunes mal acquises, jamais pour ses crimes
Né en 1937 à Qardaha, dans la montagne alaouite syrienne, frère cadet de Hafez el-Assad, oncle de Bachar el-Assad, il a longtemps été l’un des hommes les plus redoutés du régime baasiste, avant de devenir l’archétype du dignitaire autoritaire recyclé dans l’exil doré européen.
Officier sans formation militaire classique, Rifaat construit sa puissance au sein de l’appareil sécuritaire. Dans les années 1970, il prend la tête des Brigades de défense, une force d’élite parallèle à l’armée régulière, directement loyale à sa personne. Cette milice, surnommée les « panthères roses » pour la couleur de ses treillis, devient l’instrument central de la répression intérieure. Rifaat s’impose comme un chef de clan brutal, ambitieux, protégé par son frère qui voit en lui l’exécuteur des basses œuvres du régime.
Son nom est durablement associé à deux épisodes majeurs. En juin 1980, après une tentative d’attentat contre Hafez el-Assad, il supervise les représailles contre les islamistes : à la prison de Tadmor, à Palmyre, entre 600 et 1 000 détenus sont exécutés en quelques heures selon les organisations de défense des droits humains. En février 1982, lors de l’écrasement de l’insurrection de Hama, les Brigades de défense participent à une répression d’une violence extrême. Le bilan, jamais jugé, est estimé entre 20 000 et 25 000 morts civils. Rifaat a toujours nié sa responsabilité directe, mais il est unanimement désigné par les historiens et les témoins comme l’un des principaux chefs opérationnels.
En 1984, profitant de la maladie de son frère, Rifaat tente un coup de force à Damas. L’échec est rapide. Pour éviter une rupture sanglante au sommet du clan, Hafez choisit l’exil plutôt que l’élimination. Rifaat est écarté du pouvoir, conserve un titre honorifique de vice-président, puis quitte la Syrie. Commence alors un long exil européen, entre la France, l’Espagne, la Suisse et le Royaume-Uni.
C’est dans cette période qu’il bâtit un empire immobilier hors norme. À Paris, il possède ou contrôle des hôtels particuliers et des immeubles entiers, notamment avenue Foch, avenue de Lamballe ou quai André-Citroën. En région parisienne, le haras de Bessancourt devient son fief. En Espagne, il accumule des centaines de propriétés autour de Marbella. Ce train de vie contraste radicalement avec ses revenus officiels déclarés. Les juges établiront plus tard que cette fortune provient de détournements de fonds publics syriens, de blanchiment et de montages financiers via des sociétés écrans .
Longtemps toléré, voire protégé, par les autorités occidentales, Rifaat bénéficie d’une indulgence politique liée à son statut d’exilé anti-Bachar et à ses relations avec certains services. Cette protection commence à se fissurer au début des années 2010, lorsque les affaires dites des « biens mal acquis » prennent de l’ampleur en Europe. En France, une information judiciaire est ouverte à la suite de plaintes d’ONG anticorruption. L’instruction, menée notamment par le juge Renaud Van Ruymbeke, met au jour l’ampleur de son patrimoine et l’origine frauduleuse des fonds.
Le 17 juin 2020, Rifaat el-Assad est condamné à Paris à quatre ans de prison pour blanchiment en bande organisée de détournement de fonds publics syriens, blanchiment de fraude fiscale aggravée et travail dissimulé. Le tribunal ordonne la confiscation d’un patrimoine immobilier estimé à environ 90 millions d’euros. Absent au procès pour raisons médicales, il fait appel, mais la condamnation marque un tournant : pour la première fois, un membre central du clan Assad est frappé lourdement par la justice européenne, non pour ses crimes de masse, mais pour ses avoirs .
Sur le plan politique, Rifaat n’a jamais réussi à se réinventer. Ni opposant crédible au régime de Damas, ni figure réhabilitée, il devient un paria encombrant. En 2021, affaibli et marginalisé, il est autorisé à rentrer en Syrie. Ce retour, discret, ressemble moins à une réconciliation qu’à une mise à l’écart définitive.
Aujourd’hui, Rifaat el-Assad incarne une figure emblématique de l’impunité prolongée : un homme façonné par la violence d’État, enrichi par la prédation, longtemps protégé par les ambiguïtés diplomatiques, finalement rattrapé tardivement par la justice patrimoniale, sans jamais avoir été jugé pour les crimes de masse qui ont fondé son pouvoir .
Rifaat el-Assad apparaît ainsi, fin 2025, comme un ancien dignitaire vieillissant, politiquement neutralisé, juridiquement sanctionné pour son enrichissement criminel, mais toujours impuni pour les massacres qui ont fondé sa puissance. Sa disparition de l’espace public, depuis l’effondrement du régime Assad, renforce l’opacité entourant l’un des derniers grands acteurs vivants de la violence d’État syrienne.
CONDAMNATIONS
1. France : Condamnation définitive pour « biens mal acquis »
- Chefs d’accusation : Blanchiment en bande organisée de détournement de fonds publics syriens, blanchiment de fraude fiscale aggravée, travail dissimulé.
- Verdict : Condamné en première instance le 17 juin 2020 à 4 ans de prison ferme et à la confiscation d’un patrimoine immobilier estimé à 90 millions d’euros (hôtels particuliers, appartements, haras, etc.). La cour d’appel de Paris confirme cette peine le 9 septembre 2021, et la Cour de cassation rejette son pourvoi en 2024, rendant la condamnation définitivearabnews.fr+3.
- Période concernée : Les faits retenus couvrent principalement la période 1996-2016. Rifaat el-Assad a été relaxé pour la période 1984-1996 pour des raisons juridiqueslorientlejour.com.
- Contexte : Il s’agit de la deuxième affaire de « biens mal acquis » jugée en France, après celle du vice-président de Guinée équatoriale. La justice française a estimé que son patrimoine avait été acquis de manière illicite, via des détournements de fonds publics syrienslorientlejour.com+1.
A lire : l’enquête de Jean-Pierre Perrin dan Mediapart ( abonnés)
2. Espagne : Enquête pour « biens mal acquis » et crimes de guerre
- Procédure en cours : Rifaat el-Assad est menacé d’un procès en Espagne pour des soupçons de « biens mal acquis » portant sur environ 500 propriétés, ainsi que pour son rôle présumé dans des crimes de guerrelorientlejour.com+1.
- État actuel : Aucune condamnation définitive à ce jour, mais les autorités espagnoles ont saisi des biens et poursuivent leurs investigations.
3. Suisse : Poursuites pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité
- Dénonciation pénale : Déposée en 2013 par l’ONG TRIAL International pour son rôle dans le massacre de Hama (1982), qualifié de crime de guerre et de crime contre l’humanitétrialinternational.org+2.
- Mandat d’arrêt international : Émis en août 2023 par le Tribunal pénal fédéral suisse, qui demande son extradition pour qu’il soit jugé. La Suisse invoque la compétence universelle pour poursuivre ces crimes, même commis en Syrieen.wikipedia.org+2.
- Prochaines étapes : Les autorités suisses continuent leur enquête et pourraient organiser un procès en son absence, malgré son retour en Syrie en octobre 2021trialinternational.org+2.
4. États-Unis : Condamnation pour torture
- Procès et verdict : En avril 2025, Rifaat el-Assad est jugé à Denver (Colorado) pour torture et complicité de torture sur au moins six personnes en 2006. Il est reconnu coupable et condamné à 67,5 ans de prison (810 mois) le 22 août 2025

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