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Igor Guirkine, le militaire russe qui abat les avions civils

publié le 07/01/2026 par Pierre Feydel

Condamné pour avoir fait tirer un missile sur le Boeing 777 de la Malaysia Airlines – 298 morts – la Russie, où il vit, n’a jamais reconnu son crime

Le MH 17, un Boeing civil au-dessus du Donbass

Le 17 juillet 2014, un Boeing 777 de la Malaysia Airlines croise au-dessus de la région de Donetsk, dans le Donbass, à l’est de l’Ukraine, région occupée par des forces séparatistes prorusses en conflit avec Kiev. Il vient d’Amsterdam, aux Pays-Bas, et doit gagner sans escale Kuala Lumpur, la capitale malaisienne. Il transporte 283 passagers, dont 80 enfants et 3 bébés. Quinze membres d’équipage les accompagnent. À bord, des experts de la lutte contre le sida se rendant à une conférence à Melbourne, des touristes, des hommes d’affaires. Les deux tiers des passagers sont néerlandais, 43 sont malaisiens, 38 australiens. Le reste appartient à diverses nationalités. À 16 h 20, la compagnie signale qu’elle a perdu contact avec son avion. Le long-courrier vient de s’écraser près d’un village. Il n’y a aucun survivant.

Explosion en vol et premières versions

Sur plusieurs kilomètres, épars, des morceaux de l’appareil, des cadavres ou des fragments de corps carbonisés, des contenus de bagages. La dispersion des débris montre que l’avion a explosé en vol. L’agence de presse russe Interfax annonce assez vite qu’un missile a atteint l’appareil à 10 000 m d’altitude. Or, les seules armes sol-air à proximité, des « Bouk M1 » selon leur appellation OTAN, sont des missiles russes, que les Ukrainiens possèdent également. Des débris du projectile sont retrouvés dans la zone du crash. Dès lors, polémiques, preuves contradictoires et déclarations accusatrices s’enchaînent.

L’aveu puis le démenti

Juste après la catastrophe, Igor Guirkine, un Russe, « ministre de la Défense » de la République populaire de Donetsk, affirme sur un réseau social russe : « Nous venons d’abattre un avion, un An-26… ». Un Antonov, bimoteur de transport militaire, que les Ukrainiens possèdent aussi. Le message est rapidement remplacé par une déclaration assurant : « Aucun armement en notre possession n’est en mesure de détruire un objet volant à cette altitude ». Confusion fatale, aveu vantard, démenti maladroit : peu importe.

Les enquêtes et la condamnation

Les enquêtes montreront que le missile a été tiré par une batterie Bouk russe déployée chez les séparatistes de Donetsk. La cause est rapidement entendue. Les experts des Pays-Bas mènent l’enquête. Les Néerlandais n’ont pas supporté l’assassinat de près de 200 des leurs. Le 17 novembre 2022, le tribunal de Schiphol, près d’Amsterdam, condamne deux Russes, dont Igor Guirkine, et un Ukrainien séparatiste. La Cour européenne des droits de l’homme reconnaît la responsabilité de la Russie. Pour les juges, l’implication du « ministre de la guerre » des prorusses du Donbass est entière.

Un itinéraire militaire radicalisé

Igor Guirkine est né à Moscou en 1970, dans une famille de militaires. Lui aussi veut se battre. Il rejoint des organisations cosaques qui enrôlent des jeunes Russes. Ces groupes d’extrême droite, sous contrôle du Kremlin, envoient leurs recrues en Transnistrie en n 1992 contre les Moldaves. Le jeune homme se bat ensuite avec un régiment de volontaires russes en Bosnie-Herzégovine. Il y est soupçonné d’avoir participé au massacre de Višegrad, où environ 3 000 musulmans sont assassinés par les forces serbes. En 1995, on le retrouve en Tchétchénie. Quatre ans plus tard, il combat avec les Spetsnaz, les forces spéciales russes.

« Strelkov », du Donbass à Moscou

Sous le pseudonyme de Strelkov, il publie des articles dans le journal d’extrême droite Zavtra (Demain, en russe). Ces textes critiquent la politique de Vladimir Poutine, jugée pas assez énergique. En 2014, les autorités de Kiev le désignent comme un commandant du GRU, le service de renseignement de l’armée russe. D’autres le décrivent comme un agent du FSB. Le « colonel Strelkov » fait alors beaucoup parler de lui dans le Donbass. L’Union européenne lui applique des sanctions. La destruction du Boeing de la Malaysia Airlines lui vaut un mandat d’arrêt international émis par les autorités néerlandaises. En août 2014, il démissionne de ses fonctions ministérielles, sans doute à la demande de Moscou, qui le juge trop encombrant.

La disgrâce finale

Il se retire ensuite dans un monastère du nord de la Russie, en compagnie d’Alexandre Douguine, idéologue ultranationaliste et néofasciste, partisan assumé de la destruction de l’Ukraine. Lors de l’invasion de 2022, Igor Guirkine se montre très critique à l’égard de « l’opération spéciale ». Il s’en prend ouvertement à Vladimir Poutine, qu’il accuse d’incompétence stratégique. Très actif sur les réseaux sociaux, il annonce sur Telegram être parti combattre en Ukraine. Les services de renseignement ukrainiens offrent alors une récompense de 100 000 dollars pour sa capture.

Accusé de terrorisme, de tortures et de meurtres, il est finalement arrêté à l’été 2023 par la police russe. Six mois plus tard, il est condamné à quatre ans de prison pour « extrémisme ». Un comble. Dans la Russie de Vladimir Poutine, participer à la mort de 298 civils innocents est moins condamnable que de contester la guerre.

Six mois plus tard, la sentence tombe : quatre ans de prison pour « extrémisme ». Dans la Russie de Poutine, contester la guerre vaut plus cher que d’avoir participé à la mort de 298 civils.


Klaus Barbie. Illustration Mehdi Benyezzar pour Grands-Reporters.com

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