Pour une liste noire des criminels de guerre
Aujourd’hui, les puissants de ce monde piétinent le droit, bafouent la morale et banalisent le crime de guerre, jusqu’à les revendiquer. Comment lutter contre l’impunité des criminels cachés sinon en disant les noms, les lieux, les faits
Écrire, c’est inscrire. Un reporter ne fait rien d’autre sur un terrain de guerre. Pour témoigner, il faut d’abord documenter, établir les faits, en faire le récit. Cette fonction de scribe n’a rien d’accessoire. Que faisait Vassili Grossman, célèbre correspondant de guerre soviétique, en franchissant le premier les barbelés de Treblinka ? Que fait-on quand on entre dans un village martyr tutsi au Rwanda, en parcourant les ruelles en terre et les cases vides, à la recherche de la fosse commune ? Sinon le contraire absolu des tueurs qui voulaient effacer sa population de la surface humaine de la Terre. En inscrivant le nom du village, celui de ses habitants, leurs vies et leurs morts, on leur donne une pierre tombale, la mémoire de leur vie d’avant, façon de leur rendre leur existence.
Reste ensuite à s’intéresser aux tueurs : les petites mains sales armées de machettes, mais aussi, et surtout, le cerveau du diable qui a commandité le carnage. Tout cela a une fin. Quand un journaliste français de télévision débusque le nazi Klaus Barbie en Bolivie, qu’il prouve son identité réelle, il ouvre la voie à l’arrestation, à l’extradition et au jugement, des années plus tard, du « Boucher de Lyon », face à ses victimes. Qu’y a-t-il de plus révoltant pour un survivant que de savoir, parfois de voir, son bourreau mener une vie normale, parfois confortable, au vu et au su de tous ? Qu’y a-t-il de plus inacceptable que l’injustice proclamée ?
Ce principe, qu’on croyait éternel, est aujourd’hui partout remis en cause. Le crime de guerre est de plus en plus banalisé par les tenants de la loi par la force. Poutine massacre de façon hideuse à Boutcha, en Ukraine ; Netanyahou affame et bombarde toute une population à Gaza ; Trump coule des navires au large du Venezuela. Les puissants de ce monde piétinent la Convention de Genève, crachent sur les droits de l’homme, considérés comme de fausses valeurs bonnes pour les faibles. On normalise l’horreur, le déni de droit, la barbarie d’antan.
Où est le temps où un massacre à My Lai, au Vietnam, soulevait le cœur et l’indignation au sein même de l’Amérique ? Ou Sabra et Chatila provoquait des manifestations monstres à Tel-Aviv ?
Si les règles sont contraignantes, il suffit de les changer, non ? Pete Hegseth, qui n’est rien moins que le secrétaire à la Défense des États-Unis, n’hésite pas à remettre en cause les règles d’engagement militaires, qu’il perçoit comme un carcan juridique et politique. Son leitmotiv : « Si vous hésitez, vous mourez. » Après le shoot first, check after (« tirez d’abord, vérifiez ensuite »), voici le « tuez qui vous voulez, personne ne vous demandera des comptes ».
Alors, oublions les mécanismes de contrôle et place à la grâce présidentielle pour les soldats accusés ou condamnés pour crimes de guerre. Hegseth défend une conception du soldat comme guerrier souverain, libéré du politique et du droit, chargé de défendre une civilisation menacée, où la fin justifie les moyens. Ce n’est pas un changement de règles, mais bien un choix idéologique.
De l’Amérique à la Russie, d’Israël à bientôt la Chine, la tendance est la même dans un monde en pleine régression morale. Que peut-on faire contre cette impunité proclamée ? Sinon dire et redire les faits, les noms, les lieux, en refusant de voir gommer la faute. À notre petite échelle, sur grands-reporters.com, nous lançons une liste noire des criminels de guerre. Pour chacun, un portrait détaillé. Le premier est en ligne. Où qu’il soit, en Russie, en Amérique, en Syrie, en Israël ou en Afrique. Et un renvoi vers une rubrique où ils sont regroupés : nom, lieu, crimes, situation actuelle. Impossible d’être exhaustif, bien sûr, mais une longue entreprise en élaboration permanente.
Que peut-on faire contre l’impunité ? Sinon dire non, refuser le principe de l’acceptation. Et le faire savoir à voix haute. Écrire, c’est inscrire.
Illustration Mehdi Benyezzar pour grands-reporters.com
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