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Hydroxychloroquine : le Christ s’est arrêté à Marseille

Edito publié le 01/06/2020 | par grands-reporters

par Pr. Frédéric ADNET  Chef de service des Urgences de l’hôpital Avicenne,  chef du SAMU 93

Comment lutter contre la promesse d’un traitement miraculeux ? Comment sortir du face-à-face entre un professeur au discours de gourou et des scientifiques aux airs de rats de laboratoires ?

Au temps du confinement, notre famille est devenue adepte du Whatsapp. Un jour, mon aîné, la soixantaine, artiste de métier et fils d’une éducation laïque et républicaine nous a fait partager une vidéo YouTube du professeur Didier Raoult. Dans un cours «improvisé», celui-ci expliquait, doctement, les éléments d’un traitement miraculeux du Covid-19 : l’hydroxychloroquine. Devant nos yeux ébahis, nous assistions, dès l’administration de ces molécules, à l’effondrement des courbes de charges virales !

Étudiée de plus près, d’un point de vue rationnel et au regard de la rigueur scientifique, la démonstration était… catastrophique. De quoi jeter sa copie au nez d’un interne négligent. Peu importe ! Le ton était donné. D’un côté, l’intuition du professeur, étayé par une communication professionnelle et un sens aigu de la vulgarisation ; de l’autre, des scientifiques, à l’expression austère, prudente, et peu enclins à se faire mettre en pièces par les réseaux sociaux. En un mot, un discours de gourou face au murmure de rats de laboratoires.

Comment lutter contre une réponse simple à une question complexe ? Vieux problème. Surtout quand cette question réveille toutes les peurs ancestrales de l’humanité ! Et que cette réponse simple – un traitement miraculeux – est soutenue massivement par une multitude de scientifiques autoproclamés, des professeurs retraités à la recherche d’une ultime heure de gloire, de politiciens flairant le bon coup, faux spécialistes mais vrais communicants, avides de s’associer à une des nombreuses découvertes fracassantes sur la prise en charge du Covid-19.

Théories farfelues

Tous sont d’accord sur un point : la médecine académique fait fausse route. Et la solution est simple. Il suffisait d’y penser ! Et pourquoi les médecins classiques n’y ont pas pensé ? Euh… vous le savez bien, voyons. C’est que l’argent guide la planète et que les laboratoires pharmaceutiques complotent pour se faire le plus d’argent possible sur la douleur des malades. Ce postulat posé, les conséquences, et les théories farfelues, s’imposent avec la force de la révélation. Citons, pêle-mêle, le réseau 5G, responsable de la propagation du virus, le secret caché du zinc, la chloroquine, l’azithromycine, la tisane à l’artémisia, l’intubation qui ne sert à rien et la ventilation mécanique qui achève les malades. Bref, nous, soignants au pied du lit de nos malades, on n’a rien compris !

Plus fort que l’absence de méthode scientifique, il y a la méthode de persuasion, toujours la même, l’appel à des bribes d’observations plus ou moins crédibles qu’un rapide raccourci transforme en un lien de causalité pour aboutir à une conclusion logique, mais fausse, et surtout jamais soumise à une expérimentation comparative. On pourrait appeler cela un sophisme rigoureusement scientifique.

Exemple : l’artémisia est largement utilisée en Afrique dans le traitement préventif du paludisme (vrai). Les pays africains sont moins impactés par le Covid-19 (vrai) donc l’artémisia est efficace contre le Covid-19. Et comme il y a urgence, les malades meurent… alors, vite, un médicament ! Et au diable les règles de sécurité !

Traitement «à titre compassionnel»

En médecine, nous connaissons la possibilité de donner un traitement – à défaut de tout autre – sans preuve de son efficacité, avec une certitude fondée sur la conviction du médecin. On appelle cela un traitement «à titre compassionnel». Sauf que le problème survient quand cette conviction n’est alimentée que par des discours sans fondement rationnel.
Oui, il faut aller vite, bien sûr, mais pourquoi alors s’affranchir du b.a ba d’éléments de preuve ? D’autant que, en cette période de Covid, le marathon de la recherche clinique a été accéléré d’une manière incroyable. Là où il fallait au minimum une année entière pour obtenir toutes les autorisations avant de débuter un essai médicamenteux en procédure randomisée (tirage au sort), l’urgence du Covid a réduit le délai à… quinze jours.

Aller vite ! Cet argument a été invoqué par le Pr Didier Raoult lors de la présentation des 1 061 patients inclus dans une recherche observationnelle. Mais pourquoi ne pas avoir inclus un groupe de patients «contrôle» obtenu par tirage au sort (randomisation) ? La comparaison des deux groupes aurait pu donner une réponse définitive. Sa réponse ? L’intuition, toujours l’intuition, encore l’intuition, tellement forte qu’elle devient force de loi scientifique ! Ne restait plus qu’à trouver LE médicament miracle…

L’expérience et la comparaison

En médecine, cela existe, comme on l’a vu lors de la découverte de la pénicilline, mélange de hasard et de rigueur scientifique, et non due à la seule intuition ! Cette intuition magique, associée à la force et au génie de la communication – avec la complaisance active des médias – tient alors lieu de… preuve. Même si nous n’avons aucun exemple de médicament, issu d’une révélation quasi divine, qui a pu bouleverser la prise charge de patients et apporter un progrès thérapeutique majeur. En revanche, nous savons tous que c’est l’expérience et la comparaison qui a permis de faire progresser la médecine. Un des grands progrès récents de la médecine, le traitement des AVC (accidents vasculaires cérébraux) par fibrinolyse et thrombectomie, est issu de recherches cliniques avec des résultats spectaculaires en termes de pronostic fonctionnel.

Le problème, majeur, se pose quand la seule intuition, et une communication à grand spectacle veulent tenir lieu de preuve. Et que face à un quasi divin fondé sur la croyance – «je sens, je sais, donc tu dois croire» – la médecine officielle et ses contre-pouvoirs paniquent en réagissant d’une façon tout aussi maladroite.

L’exemple le plus flagrant est ce qui a suivi la publication, par une revue médicale de référence, The Lancet, d’une étude observationnelle rétrospective associant surmortalité et traitement par l’hydroxychloroquine.  Les auteurs ont pourtant souligné qu’il s’agissait d’une étude à bas niveau de preuve (absence de lien de causalité) et conclure que, seule, une étude randomisée prospective pourrait répondre au lien entre hydroxychloroquine et efficacité/dangerosité dans le traitement du Covid-19. Bref, l’article donnait certes une piste importante, mais ne permettait pas de trancher… Peu importe !

La réponse de nos tutelles OMS et ANSM, a été immédiate et radicale : interdiction des essais sur la chloroquine ! Une réponse couperet qui n’aura évidemment comme conséquence que d’éterniser le débat et d’enraciner des théories obscurantistes ou complotistes. Ainsi, on ne pourra plus démontrer que son protocole ne marche pas, voire qu’il peut être dangereux… Un beau cadeau à la médecine fondée sur la croyance. Quelle aberration ! C’est la victoire totale du Pr Didier Raoult.

La grande victime de cette spectaculaire et brutale confrontation est donc bien au final la médecine. Pas celle de la croyance, grande gagnante de ce spectacle, mais bien l’autre médecine, la nôtre, celle fondée sur les preuves.
D’ailleurs, mon aîné, l’artiste, vient de se retirer du groupe Whatsapp, histoire de ne plus entendre mes arguments.


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