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Série « Les cavaliers »: Une nouvelle vie à cheval (6)

Livres publié le 06/03/2020 | par grands-reporters

« Khafach-kon zood, ya kodam mikonam »
« Fais-le taire de suite, ou je le fais moi-même », littéralement « étouffes-le de suite »
C’est sur ces mots que le passeur s’adressa avec férocité à Farhad.
N’ayant d’autre choix, le père joua avec ses doigts sur les lèvres de Ali, son fils de 2 ans. Il lui chuchota son air préféré…


« Gholé sangam, Gholé sangam, … »

Il lui embrassa la joue glacée par ce satané froid qu’il aimait tant d’habitude : comble du Ghesmat – le destin – lui qui aimait skier, attendait d’habitude toute l’année l’hiver, son souffle de mort et ses larmes gelées, pour glisser et défier cette nature hostile et cyclique.

 

La vie avait chaviré

 

L’histoire retiendra ce 11 février 1979, où un dignitaire religieux proclama à la monde la fin des Pahlavis1.

La fin d’une histoire monarchique longue de 2 500 ans2.

 

A l’image d’un château de cartes qui s’écroule avec la manipulation d’une seule Reine, une cascade de conséquences s’était précipitée : proclamation d’une République … islamique, guerre meurtrière longue de 8 ans entre deux pays qu’une seule lettre séparait – l’Iran et l’Iraq, 2 millions de morts avec ses dérives en Afghanistan, Koweït, New-York.

Et désormais, au Bataclan.

Et ils étaient là, tous trois, Ali donc, seulement 2 printemps, Farhad et Nazanine.

Cette famille de la classe moyenne éduquée, avait choisi l’exile pour survivre.

 

« Khafach kon zood, ya kodam mikonam »

 

Elle, Maman et professeure de lettres persanes.

Lui, Papa et Directeur des programmes de la chaîne nationale de télévision, artiste épris des idéaux communistes,

Ces parents avaient choisi d’entraîner leur fils qui n’y comprenait rien.

Rien d’autre que ce froid soudain, et cette faim que Maman ne savait assouvir.

Ils lui avaient choisi cette voie, pour lui en promettre une autre.

Mais là, sa voix risquait de compromettre leurs plans.

Le plan de fuite décidé, les affaires de l’appartement du boulevard Vali-e-Asr, artère principale du monstre « Téhéran », avaient été vendues, bradées en quelques jours.

On raconta que la famille allait s’installer dans le nord pour recommencer une nouvelle vie.

 

Une nouvelle vie

 

C’était la France, Versailles, Eiffel et ses « baguettes-moulées pas trop cuites ».

Mais en attendant de boire du Bordeaux, manger des cuisses de grenouille et peut-être aller au Moulin-Rouge, il fallait passer les monts Zagros, chaîne joignant le Nord-ouest et le Sud-est, coupant le pays en deux.

Une fois arrivés par un taxi inter-cité en provenance de Téhéran, il fallait atteindre la petite bourgade Baskale en Turquie, partant de Shahpur en Iran.

On les avait prévenus : ils n’emprunteront pas les routes, par peur d’être interceptés, mais seulement des chemins que seuls les villageois utilisaient pour commercer.

A Téhéran, le grand chef des passeurs, s’était bien abstenu de les prévenir d’une possible rencontre du 3ème type. Celle probable avec les vrais habitants de ces contrées, les loups.

Il avait également oublié de prévenir Nazanine qu’ils devraient faire la route à dos de cheval.

 

Une nouvelle vie à cheval

 

Après une journée de marche, Ali dans les bras de Farhad, et Nazanine souffrant du froid aux pieds, ils arrivèrent au premier point d’arrêt : une étable adossée à une petite maisonnette de paysans kurdes.

Le contrat était claire : marcher la nuit – dormir le jour … dormir le jour – marcher la nuit.

Et ne faire aucun bruit.

 

Se rappelleront-ils un jour, en mangeant des « baguettes-moulées pas trop cuites », se rappelleront-ils du pain trempé dans le lait de chèvre dont Nazanine humectait les lèvres de Ali ?

 

A cet instant précis, elle se rappelait le verre de lait, la tranche de pain et les dates qu’elle mangeait avec appétit, 5 années durant à l’école royale de Kerman.

Ces mêmes mets, bénis autrefois parce que constituant le seul repas entre le dîner de la veille et le déjeuner pris vers 14/15h, elle en avait oublié la saveur, depuis que les études finies, son poste d’enseignant à Hamedan et le père de son fils rencontré lors d’une balade en montagne, l’avaient amenée à habiter Vali-e-Asr.

 

Elle avait pris l’ascenseur

 

La frontière turque approchant, les passeurs kurdes se raidissaient telles des cordes d’arc, boyaux de cervidé séchés pour tuer leurs semblables.

Arrivants!!!

Ils étaient des fuyards, des « Panahands ».

Ils étaient des passagers, des « Mossafers ».

Ils étaient une famille, une « famil ».

 

Les pauses étaient courtes, froides, et angoissantes.

Pour se rassurer, au-delà des croissants et d’Effel, Nazanin imaginait Ali en Docteur.

Docteur en médecine, le métier le plus prestigieux pour ses concitoyens.

Elle était loin de s’imaginer qu’il le saurait bien Docteur, mais en biologie …

 

Ghesmat

Toujours le destin, prévu et écrit à l’avance

Mais eux, ils allaient le tordre, le dévier

 

La dernière nuit de marche allait commencer. Nazanin, se prépara dans un coin de l’étable. La pudeur orientale, ajoutée à une peur viscérale de ces hommes qu’elle ne connaissait pas, lui faisait faire des approximations gestuelles : elle mit très longtemps à s’emmailloter dans son simili manteau confectionné avec un vieux plaid remis par les passeurs. Elle avait mis également un temps interminable à couvrir les mains et le visage d’Ali, à lui poser un baiser sur les lèvres et à le remettre dans les bras de son père.

 

Plus qu’une journée à braver ces montagnes

 

On ne les avait pas prévus : la marche de la dernière uit allait se faire à dos de cheval. Des poneys anatoliens, qui haut de leurs 1m50, paraissaient grands comme Rakhsh (éclaire), monture du héros perse Rostam, dont les exploits communs encensés dans le Shâh-Nâmeh de Ferdowsi, faisaient encore la fierté des iraniens.

Mais Nazanin se rappelait aussi qu’ils moururent, tous deux, succombant à un piège.

Elle fit tout pour oublier qu’elle n’avait jamais monté aucun animal, ni cheval, ni âne, ni dromadaire.

Elle fit tout pour ne pas hurler sa peur ; se taire pour la survie de Ali ; ne jamais paraître hésiter.

Elle se rappellera longtemps cette chute, quand affolée de ne plus voir Farhad et Ali, qui ayant pris une dizaine de mètres d’avance avaient disparus au profit de la courbe d’un virage, elle fit un geste pour faire accélérer sa monture.

Elle devinât à cet instant ce que doivent ressentir ces coqs idiots, lorsque la lame leur tranchait la gorge.

Une lame traversât son genou. Elle sut alors ce que devaient avoir ressenti, Robespierre et Marie-Antoinette, lorsque la lame avait atteint la fin de sa course, sur un obstacle, leurs cous.

 

Cshiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiit

Puis silence.

Ne pas crier ; ne pas gémir ; ne pas pleurer.

Sinon, son fils ne verrait pas la Seine.

 

Depuis ces temps-là, après l’arrivée à Van, Istanbul, Paris et Nantes, les souvenirs revenaient par moment. Tels des répliques telluriques – la chute, le regard du passeur kurde, ses moustaches pointues, gelées, sa main posée sur la crosse du vieux fusil – tous ces détails lui revenaient comme un boomerang de la vie.

Elle lui jouait un sacré tour …

 

Les années ont passées.

Son fils Docteur.

Son neveu, reconnu.

Son genou, opéré.

Désormais, ses souvenirs, ne revenaient que rarement, que lors de cauchemars nocturnes.

Mais les chevaux, restaient pour elle une hantise : des bourreaux de genou.

 

Ne pas crier,

Ne pas crier,

Ne pas crier …

 

Mahyar MONSHIPOUR KERMANI

 

  1. Pavlavis : La dynastie Pahlavi est la dernière dynastie iranienne ayant régné sur l’Iran avant l’avènement de la république islamique. Elle fut fondée par Reza Khan en 1925, à qui succéda son fils, Mohamad Reza Chah Pahlavi (1941-1979)
  2. Avec la formation de l’Empire achéménide qui est le premier des empires perses à régner sur une grande partie du Moyen-Orient durant le 1er millénaire av. J.-C, les différentes monarchies persisteront jusqu’à la fin du XXème siècle

 

A SUIVRE…

Les auteurs :

– Jean-Louis Gouraud, écrivain, éditeur
– Atiq Rahimi, écrivain, prix Goncourt
– Pierre Durand, cavalier de Jappeloup
– Alain Connan, commandant de Marine marchande, fondateur de Greenpeace France, ayant notamment commandé le Rainbaw Warrior, le Syrius

– Hubert de Gévigney, amiral
– Adriana Tager, sambiste
– Mahyar Monshipour, champion de boxe – Alain Louyot, grand reporter
– Antoine Grospiron Jaccoux, réalisateur – Jean-Francis Vinolo, journaliste
– Sylvain Chaty, astrophysicien
– Pauline Ambrogi, auteure
– René Bruneau, écrivain

Préface par Claude Thomasset, professeur émérite Paris 4 Sorbonne.

L’ELOCOQUENT, éditeur Association loi de 1901

Format : 224 pages
Prix de vente TTC : 23 euros

Contact :
Elise Dürr
06 87 66 13 96 elise.durr@wanadoo.fr

ALLER SUR LE SITE DE LA MAISON D’EDITIONS : www.elocoquent.com


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