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Série Les cavaliers: «Obscène chevauchée » (4)

Livres publié le 20/02/2020 | par grands-reporters

« Cavaliers des bouts du monde « est un ouvrage collectif réunissant les récits, personnels et inédits, d’auteurs aux profils très différents, relatant une aventure lointaine ayant pour thème « les cavaliers ».


Poussière. Mouvement circulaire des essieux sur la terre crevée. Une arène couverte résonne de haut-parleurs. L’air est moite. 53 % de taux d’humidité. Ce n’est pas encore l’été au Texas, mais les endroits non climatisés deviennent de moins en moins fréquentables. Le soleil se couche, peignant le monde d’une douce lumière orangée. Les parfums d’hibiscus et de redbuds le disputent aux vapeurs d’essence et aux crottins de cheval à travers cette étendue envahie de trucks à six roues, remorques, ferrailles et chiens aboyant après les ombres d’immenses quadrupèdes.

À l’intérieur du chapiteau, le public est clairsemé et nous pouvons aisément gagner le bord de la piste. Sur l’un des côtés, un gros bidon est posé verticalement. Une cloche résonne et un brouhaha s’élève tandis qu’un quater horse d’une demi-tonne surmonté d’une jeune fille arrive, lancé à pleine vitesse. Le cheval tout en puissance avec, penchée sur lui et toute tendue vers l’avant, une cavalière élancée aux longs cheveux blonds crépitant des invectives et fouettant sa monture avec hargne. Une masse de muscles contractés contre laquelle les cuisses de la cavalière semblent se fondre.

Puis ce virage, la puissance de l’arrière-train qui engage les postérieurs sous la masse, avant une nouvelle accélération jusqu’au galop débridé. Un truc de cowboys, mais pas la pire branche de l’équitation western, la subtilité du concept du barrel racing consistant à tourner le plus rapidement possible autour de trois tonneaux dessinant un trèfle. Pour les jeunes comme Ashley, un virage semblait suffire.

Nous avions bavardé après sa course. C’est un univers où s’entrecroisent des passionnés qui y investissent leur vie et des riches texans pour qui l’équitation western et le rodéo constituent un hobby. Elle était du côté des passionnés. Elle en ferait peut-être sa vie, pour l’instant elle était encore au lycée. Elle avait un accent traînant et ses yeux pétillaient de la charge d’adrénaline d’avoir galopé à fond de train sur une bête pesant dix fois son poids. Quel était son quotidien ? Quelle avait été sa vie ?

J’étais venu avec ma copine de l’époque, Beth, une pure Texane qui avait grandi à Dallas. Elle connaissait les parents de cette fille et on était venus par curiosité. Beth cherchait à me montrer toute la diversité de sa terre natale. Son oncle m’avait déjà traîné dans un stand de tir où j’avais vu des adolescents semi-obèses et pas plus vieux qu’Ashley tirer avec des 45 qu’ils tenaient à peine au bout des bras.

On avait aussi été déguster les meilleurs burgers de Dallas, mais je n’étais sans doute pas venu avec les meilleures prédispositions gustatives pour en apprécier toute la subtilité. Après les colts et la gastronomie, c’était au tour de l’équitation et la réminiscence de l’ouest sauvage. Je n’ai pas pu converser au-delà de la bienséance avec Ashley. Mon accent français était certes exotique, mais je pesais deux fois son âge et mon intérêt à son encontre, au-delà de la simple galanterie, pouvait friser l’espionnage. Depuis le refus de la France de participer à la deuxième guerre d’Irak, le vieil allié était devenu suspect et, avec le crépuscule qui tombait, difficile de cacher mes yeux derrière des verres fumés. Pouvait-on y déceler des pensées subversives ?

La relation entre le cheval et l’homme est un sujet que je ne préfère pas pousser trop loin en compagnie d’une écuyère. Les hommes asservissent une créature grégaire qui n’est jamais aussi heureuse que courant librement dans la beauté du monde. Alors qu’on ne vienne pas trop me parler de la puissance des liens qui unissent l’homme à son cheval. S’il avait seulement le moyen de parler, même le plus choyé des coursiers demanderait sans doute des comptes sur tous les désagréments subis depuis sa naissance.

À commencer par la séparation d’avec ses congénères ou l’odeur irrespirable des hommes et sans aller jusqu’à l’ablation des roubignoles ou la fécondation in vitro. Mais là, en tant que Français, pays consommateur de viande de cheval, planté au beau milieu du Texas où la mise à mort d’équidés est proscrite dans les abattoirs, la révolution aurait fait long feu. Et j’aurais sans doute été mal vu.

 

Ce qui, considérant l’arsenal militaire que la plupart de ces gentils messieurs passionnés de chevaux de course entreposent dans leurs camionnettes afin de parer à une éventuelle menace extérieure, n’était pas la meilleure marche à suivre. Mal à l’aise, j’ai préféré mettre les voiles pour rentrer tranquillement à Dallas. Beth a conduit dans la nuit totale, puis à travers des autoroutes bombardées de néons multicolores. Le souvenir des cuisses d’Ashley dans ses culottes d’équitation fusionnant avec les muscles saillants de la bête me poursuivait à travers les fragments de l’espace.

Quelques jours plus tôt, nous avions dormi dans un ranch à quelques kilomètres de Fort Worth chez un ami de Beth. Là, nous avions pu assister aux premières séances de débourrage d’un jeune cheval par un rancher mexicain. Après avoir été “désensibilisé”, c’est-à-dire sensibilisé à la présence de l’homme et désensibilisé à son instinct grégaire, tout un programme, il s’agissait de l’habituer à la longe. L’homme lui parlait doucement d’une voix calme. Le cheval tournait au pas, docilement, sans signes de nervosité apparents. Comment ne pas être sensible à cette confiance qui s’installe entre l’homme et l’animal ? Surtout quand l’un des protagonistes dispose de tous les pouvoirs et d’un fouet.

Lors du dîner, nous avions écouté notre hôte parler débourrage et dressage. Il était partisan d’une méthode douce, lente et progressive afin de ne pas rendre le cheval craintif. Plus cela s’apparentait à apprivoiser l’animal et plus ce dernier se sentait en confiance, pouvant ainsi faire face à des situations inédites. En cas de débourrage bâclé ou de domptage, technique consistant à monter un cheval par la force comme au rodéo, alors le cheval ne réagit que par crainte. Au-delà de la violence de ce mode de dressage, le risque est de rendre le cheval dangereux.

On écoutait ça tout en mangeant une côte de bœuf et en buvant du rouge. On parle de bêtes, on en mange une autre, pas exactement la même, mais tout de même, on est de drôles d’animaux. Après le dîner, alors que je digérais encore les paroles de notre hôte sur la nécessité de promouvoir les OGM pour nourrir les 10 milliards d’humains à venir et, encore soucieux de la rencontre entre mes sucs gastriques et cette côte de bœuf que je soupçonnais d’être gonflée aux hormones, nous avons gagné notre bungalow pour la nuit. Là, c’est un autre type d’hormone qui m’attendait.

Nathalie, amie d’enfance de Beth, nous avait invités dans le ranch familial pour le week-end en compagnie d’une autre de ses anciennes amies, Debbie. Une fille fine, ce qui constitue déjà une sorte d’incongruité dans le paysage rural américain, assez pâle, boutonneuse et sans charme apparent. Une fille que je n’aurais sans doute ni remarquée ni rencontrée si ce n’était le hasard de ce séjour dans le ranch Carter.

Après le repas, tandis que je m’attelais à rouler un clope sur la mezzanine, et sans que l’espionnage de conversations ne figure sur la longue liste de mes vices, j’entendais le mot “sexe” – là mon attention s’est sans doute éveillée – associé à des termes tels que “violent” ou “frénétique”, là elle s’est mise en alerte. Je me suis donc – malgré moi – mis à écouter la conversation des deux amies assises sur le canapé du rez-de-chaussée.

Toute en larmes et en pathos, Bettie parlait d’une période récente où elle était tombée dans une addiction au sexe et particulièrement à toutes les variantes du « sexe bizarre et brutal”. C’était alors mis en place un cercle vicieux, sans mauvais jeu de mots, dont elle avait eu le plus grand mal à sortir. Il n’y a vraiment qu’aux États-Unis qu’on rencontre des gens pareils !

 

Bien trop curieux, j’avais peur de ce que j’allais entendre et qui m’aurait sans doute poursuivi toute la nuit et tout le lendemain matin pour ne plus me lâcher jusqu’au seuil de ma tombe. Je suis sorti sur le porche en toute discrétion. Passablement raide, l’insignifiante Debbie s’est transformée en diablesse aux orifices tentaculaires et au mascara dégoulinant sur du rouge éclatant. Inutile de préciser que mon verdict à son encontre est reparti en délibération.

Sans vouloir faire un hiatus sur la fracture qui existe entre la pudibonderie états-unienne et les images suintantes qui collent à tous les étages de la société, ce petit séjour au Texas, après les sessions de tir, les virées chez Hooters – restaurant où des filles en mini-shorts et poitrines explosives sous des tee-shirts trop serrés vous servent des ailes de poulets atrophiés, les merveilleux jardiniers mexicains effectuant les tâches autrefois dévouées à ces fainéants de Noirs aux abords de villas rococo appartenant à des Blancs obnubilés par la taille de leurs pelouses, les adorables nounous noires, les armoires remplies de fusils d’assaut et de pistolets automatiques, les flics obèses patrouillant à bord de voitures tanks attentifs au moindre écart de conduite, s’est avéré une bonne mise en abîme des disproportions du pays, particulièrement au sud.

Puis tout cela s’est mis à tourbillonner sur l’image de princesse Debbie, une cravache en travers des lèvres, caracolant sur un centaure affamé d’amour. J’ai tiré une nouvelle bouffée dans l’air chaud, rassuré par le vide intersidéral de l’immense voûte céleste qui s’étendait au-delà de toute réalité tangible. Les premiers mots de Septentrion de Louis Calaferte me sont revenus en mémoire.

 

« Au commencement était le Sexe.

Sauveur. Chargé d’immoralité. Il y a la Bête. Héroïque. Puissante. Et au-delà de la Bête il n’y a rien. Rien sinon Dieu lui-même. Magnifique et pesant. Avec son œil de glace. Rond. Statique. Démesurément profond. Fixe jusqu’à l’hypnose. Tragique regard d’oiseau. Allumé et cruel. Impénétrable de détachement. Rivé sur l’infini d’où tout arrive ».

 

Depuis mon arrivée dans le ranch et la visite des écuries, je repensais au film The Misfits (Les Désaxés) réalisé par John Huston en 1961. La crise de nerfs de Marylin Monroe, comprenant que les mustangs sauvages que Clark Gable et sa bande veulent capturer sont destinés à être vendus à des abattoirs, m’avait secoué et revenait régulièrement s’échouer sur la grève de mes souvenirs. “Rien ne peut vivre sans que quelque chose ne meure,” lui disait Clark tout en l’appelant “honey”. Elle aurait dû se méfier. La scène de la capture résume à elle seule ma pensée profonde : ces animaux sont destinés à être libres, pas à porter un homme sur leur dos, ni à être coiffés ou stérilisés.

La relation entre ces deux mammifères n’est que le résultat du saccage de l’instinct sauvage. C’est une relation bâtie sur le détournement de l’âme de l’animal. Le spectacle d’un cheval saoul de liberté met à mal toutes les belles fidélités entre l’humain et sa monture. La victoire de Marylin m’avait ainsi procuré une très forte émotion et une fugitive lueur d’espoir en l’Homme, d’autant plus que ce dernier portait les traits d’une femme sexuellement irradiante.

Clark est mort quelques semaines plus tard, Marylin ne tournera plus un seul film en entier et le rejoindra deux ans plus tard, Montgomery Cliff tourne encore trois films et meurt à 46 ans. Comme si le tournage marquait lui-même, au-delà du film, le crépuscule du mythe américain. C’était en 1961 et j’aimerais bien voir la gueule de Huston devant le spectacle de l’Amérique d’aujourd’hui. Ce film est également considéré comme une lettre d’adieu de son scénariste, Arthur Miller, à sa femme, Marylin.

Un film qu’il avait voulu pour elle, pour lui donner un rôle à la mesure de son talent, allant jusqu’à exiger Clark Gable, l’idéal masculin de la jeunesse de Marylin, pour lui donner la réplique. Ça m’a toujours travaillé, cette histoire. Gable et Monroe dans les Misfits. Clark pouvait avoir l’âge de son père, or Monroe avait déclaré qu’elle se souvenait d’une ressemblance entre son père et Clark Gable.

Sachant que son père officiel s’était fait la malle peu après sa naissance et qu’elle a toujours nié être sa fille, la voilà donc qui tourne aux côtés du mec qui, dit-elle, ressemble au père qu’elle s’est inventé. Dans le film, le personnage de Clark, tout en protectionnisme chaloupé, la saisirait bien au vol, entamant ainsi une belle trajectoire incestueuse. C’est un peu sordide, cette histoire. Sans compter la grande scène finale, quand Marylin, toute de blanc vêtue, se jette corps et âme entre la bestialité de l’homme et la sauvage innocence des mustangs. M’étonnerait que Miller n’ait pas concocté cette scène comme une métaphore de la libido.

 

Ce film gronde de désir, d’amour, de sexe refréné. Marylin est splendide, telle une friandise insouciante de la convoitise qu’elle provoque. Les hommes tournent autour du pot, mine de rien, jouant aux protecteurs et aux gentlemen tandis qu’ils se pourlèchent les babines. La convoitise transpire face à l’effronterie suave et candide de Marylin. Mais elle ne cède pas, ni sexuellement ni moralement.

C’est elle qui va les empêcher de capturer les mustangs et interrompre leur funeste destinée. À la fin, les chevaux repartiront libres, les hommes ne sauront plus où aller et l’héroïne n’aura toujours pas joui. Dans quelques années, le porno fera son apparition sur les écrans, puis sur des K7, puis des CD et enfin sur les téléphones. Tout le monde pourra jouir bien calé dans son fauteuil, le sexe deviendra bizarre et plus personne ne pensera aux chevaux sauvages ni à l’agonie du mythe américain.

 

Antoine Jaccoux

 

A SUIVRE…

Les auteurs :

– Jean-Louis Gouraud, écrivain, éditeur
– Atiq Rahimi, écrivain, prix Goncourt
– Pierre Durand, cavalier de Jappeloup
– Alain Connan, commandant de Marine marchande, fondateur de Greenpeace France, ayant notamment commandé le Rainbaw Warrior, le Syrius

– Hubert de Gévigney, amiral
– Adriana Tager, sambiste
– Mahyar Monshipour, champion de boxe – Alain Louyot, grand reporter
– Antoine Grospiron Jaccoux, réalisateur – Jean-Francis Vinolo, journaliste
– Sylvain Chaty, astrophysicien
– Pauline Ambrogi, auteure
– René Bruneau, écrivain

Préface par Claude Thomasset, professeur émérite Paris 4 Sorbonne.

L’ELOCOQUENT, éditeur Association loi de 1901

Format : 224 pages
Prix de vente TTC : 23 euros

Contact :
Elise Dürr
06 87 66 13 96 elise.durr@wanadoo.fr

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