Vojislav Šešelj, à l’ombre des guerres en Yougoslavie
Idéologue ultranationaliste et ancien chef de milice, inculpé pour crimes contre l’humanité mais libre et toujours actif en Serbie, il incarne la persistance des fantômes des conflits balkaniques dans la vie politique aujourd’hui
Des amphithéâtres au nationalisme radical
Né en 1954 à Sarajevo, brillant juriste et plus jeune docteur en droit de Yougoslavie, Šešelj commence comme universitaire avant de basculer dans le militantisme nationaliste serbe, ce qui lui vaut déjà une condamnation dans les années 1980. À la chute du communisme, il fonde le Parti radical serbe, formation d’extrême droite dont il devient le président et le principal tribun, prônant une « Grande Serbie » allant « là où il ya des tombes serbes », car « là où il ya des tombes serbes, il doit y avoir une terre serbe ».
Des tribunes aux fronts de Croatie et de Bosnie
Avec l’élément de la fédération yougoslave, Šešelj passe des discours aux champs de bataille : son parti encadre des volontaires, souvent désignés comme « tchetniks », envoyés combattre en Croatie et en Bosnie entre 1991 et 1995 aux côtés des forces serbes. Dans ses réunions, il promet une réponse symétrique aux expulsions de Serbes : « Nous expulserons autant de Croates de Belgrade que Tuđman a expulsé de Serbes de Zagreb », assure-t-il, proposant un « échange de population » maison contre maison.
Au printemps 1992, dans le village de Hrtkovci en Voïvodine, il cible la minorité croate locale : « Il vaudrait mieux que les Croates partent maintenant (…) plutôt que plus tard avec leurs affaires dans un sac en plastique. » Selon des témoins, il lit des noms de Croates à la tribune, les appelants à quitter les lieux « avec leurs sacs en plastique » et affirment qu’« il n’y a pas de place pour les Croates à Hrtkovci ».
Un procès fleuve et un acquittement contesté
En 2003, Šešelj se rend au Tribunal pénal international, qui les poursuit pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, notamment pour incitation à la haine et participation à une entreprise criminelle visant le nettoyage ethnique. À La Haye, il transforme la boîte des accusés en tribune : « Je suis moralement et intellectuellement plus fort que vous. Vous ne pouvez rien contre moi. Vous pouvez seulement me tuer, mais même si vous le faites, ma tombe continue à se battre contre vous », lance‑t‑il aux juges.
« Nous, les Serbes, sommes dominants »
Revendiquer la radicalité de ses mots fait partie de sa stratégie de défi : « Vous dites que j’ai utilisé les mots comme si je tirais au canon, c’est exact », se vante‑t‑il encore, voyant dans ce « tir de barrage verbal » un moyen de « détruire » ses adversaires. Il assume aussi la dimension politique de son procès : « Vous dites que j’ai présenté un programme de domination nationale serbe, et c’est vrai. (…) Nous, les Serbes, sommes dominants. »
Après un procès interminable, il est acquitté en première instance en 2016, décision qui choque les associations de victimes et plusieurs capitales européennes. En appel, les juges renversent en partie ce verdict et le déclarent coupable de crimes contre l’humanité pour son discours de Hrtkovci, liant directement ses mots à l’expulsion de Croates, mais la peine de dix ans est couverte par sa longue détention préventive.
Un ultranationaliste toujours présent à Belgrade
De retour à Belgrade, Šešelj reprend la tête de son parti et réapparaître sur les plateaux de télévision, campant le rôle de provocateur anti-occidental, pro-russe et farouche adversaire de l’intégration européenne. Sans le moindre remords, il affirme : « Nous n’abandonnerons jamais l’idée d’une Grande Serbie », un État englobant tous les territoires « où vit le peuple serbe ».
Même affaibli dans les urnes, il continue à nourrir un discours de revanche et de victimisation, jurant que son objectif reste de « détruire le tribunal de La Haye » et se déclare prêt, par défi, à accepter une peine à vie. Ancien accusé de crimes contre les civils, condamné pour incitation mais désormais libre de ses mouvements, Vojislav Šešelj demeure le visage le plus visible de cette zone grise où s’entremêlent impunité, mémoire blessée et instrumentalisation politique des années de guerre.
La liste noire des criminels de guerre

Contre l’impunité, grands-reporters.com entreprend d’établir la liste noire des criminels de guerre contemporains.
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