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Migrants: Un trou dans l’eau.

publié le 14/10/2019 | par Jean-Paul Mari

Grand-reportage: De Palerme à Catane, de Lampedusa à Zarzis en Tunisie jusqu’à à la frontière libyenne, pour faire le bilan des départs, des naufrages, de l’action des ONG et des gouvernements dans la région.


« Carnets de route en Méditerranée »

Une série de reportages autour du bassin méditerranéen pour faire le point sur la situation des migrants à l’heure où les autorités essaient d’effacer le problème. Notre reporter est allé de Palerme à Catane, de Lampedusa à Zaris en Tunisie, jusqu’à à la frontière libyenne, pour faire le bilan des départs, des naufrages, de l’action des ONG et des gouvernements dans la région.

 

 

1/ Palerme, la révolte de l’autre Italie.

Palerme gronde. Les murs de la ville sont en colère. « Salvini Parasite ! », « Ouvrez les ports ! ». Dans le centre historique, les graffitis fusent. Ils défient le gouvernement du tout-puissant Mateo Salvini, penseur de l’extrême-droite italienne, à la fois chef de la Ligue et ministre de l’intérieur. Avec Naples, Florence et Parme, le maire de Palerme refuse d’appliquer le nouveau décret de sécurité qui « pue la loi raciale ».

Ne cherchez pas ici de ghetto en banlieue, ni d’Africains qui errent sur les routes, Leoluca Orlando l’a dit avec force : « il n’y a pas cent mille migrants dans ma ville, il n’y a pas de migrants du tout, seulement des Palermitains.». Et sur le port de Palerme, dans les nobles palais décatis, les églises ou les cafés populaires, les habitants ne disent pas autre chose, eux qui ont réélu leur maire avec 72% des voix. Que Rome aille au diable !

Fulvio Paleologo, lui aussi, est en colère. Perché dans son bureau au sommet d’un escalier de pierre, le vieux professeur en droit et sciences politiques, cheveux blancs, mais l’œil clair, passe ses journées à combattre les « vérités alternatives »  qui ont envahi le discours collectif. Non, il n’y a pas cette grande invasion qui hante les cauchemars de la Ligue. En un an, le nombre de migrants arrivant sur les côtes italiennes a chuté de 85%. Au plus fort de la crise, les navires de secours récupéraient jusqu’à quatre mille naufragés en deux jours. L’été dernier, ils n’étaient plus que quatre mille par mois, moins de mille cinq cents cet hiver. La mer se vide.

Plus de bateaux de Frontex, l’agence européenne des frontières, peu ou plus de bateaux d’ONG. L’Italie s’est débarrassée du contrôle de la zone en le confiant à Tripoli, capitale de l’enfer libyen dont tous les migrants cherchent à s’évader. Résultat : les « sauvetages », qui sont souvent des abordages, empêchent 80% des départs. Les autres errent en mer. Avec un jerrycan d’essence pour 450 kilomètres de navigation, des moteurs cacochymes, des « Zodiacs » en plastique chinois rafistolés à la rustine, ils n’ont pratiquement aucune chance de toucher les côtes de Sicile. Alors ils disparaissent.

Sur l’Aquarius en février 2016, quand Rome nous signalait la position GPS d’une embarcation en détresse, une tête d’épingle à chercher entre les vagues, il arrivait parfois que nous ne trouvions rien. Je me rappelle cette mer vide, l’eau sombre, sans aucune trace de vie. À bord, on se taisait, glacés. Étions-nous arrivés un quart d’heure trop tard ? Avec, au-dessous de nous, invisible au fond de l’eau, un morceau de plastique et cent, parfois cent cinquante hommes, femmes et enfants, flottant dans la vase du fond. Un trou dans l’eau.

Combien sont-ils aujourd’hui ? Le chiffre des disparus depuis 2014 est – officiellement – de 18601 personnes. Totalement sous-estimé affirment les experts. Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Quelles étaient leurs vies, leurs histoires ? Personne ne le saura jamais. Des âmes errantes, sans nom et sans tombe. Des fantômes de la mer.

Voilà quatre ans, c’était un accident. Aujourd’hui, c’est une politique. Elle a commencé bien avant l’arrivée au pouvoir de Mateo Salvini au printemps 2018. Dès le 2 février 2017, sous le règne du PD (Parti Démocrate), Rome et Tripoli signent un accord soigneusement préparé. Marco Minitti, ancien des services et ministre de l’Intérieur du gouvernement a fait le voyage à Tripoli. « Et l’Italie a payé. Le gouvernement, les milices, les trafiquants d’hommes, des réseaux de passeurs véreux », affirme le professeur Fulvio Paleologo.

Le contrat est clair : argent contre migrants. Ou plutôt l’absence des migrants sur l’eau. Les abordages ont aussitôt commencé, brutaux, à la libyenne. À la clé, des noyades, le retour vers des « centres d’accueil », en clair des prisons tenues par des miliciens qui frappent, violent, torturent et rackettent. Dès juillet 2017, le flux des migrants se tarit. À son arrivée au pouvoir, « Mateo Salvini a beau parler haut et fort, il n’a eu d’action que sur dix pour cent des départs », dit le vieux professeur. La manière est radicale. D’abord, le gouvernement a supprimé le passeport humanitaire qui permettait aux migrants de se déplacer librement. Puis un premier « Décret de sécurité » a fermé les centres d’accueil, restreint le droit de séjour et facilité les expulsions. Il est complété par un « Décret de sécurité bis » qui interdit les eaux italiennes aux navires des ONG, promet la confiscation du navire et une amende… d’un million d’euros.

Aujourd’hui, l’homme fort de Rome pense à imposer une amende pour « clandestin importé », en clair par migrant sauvé de la noyade. Privé de papiers, les migrants italiens sont devenus des clandestins. Une explosion que ne cesse de dénoncer Mateo Salvini en agitant le drapeau noir de l’immigration. D’où la profonde colère de Fulvio Paleologo, expert en faits et en mensonges : « La droite provoque l’insécurité…et s’en sert pour sa campagne électorale ! »

Oui, tout Palerme gronde. Et son maire, Leoluca Orlando promet : « Un jour, il y aura un second procès de Nuremberg. En cour de justice, dans nos consciences ou les livres d’histoire. Un procès pour génocide en Méditerranée.»

 

2/ Palerme, «Méditerranéa: l’Italie du cœur se mobilise. »

Elle est en colère, Alessandra Sciurba, porte-parole du bateau de secours de l’association « Mediterranea » installée à Palerme, capitale de la Sicile. Et cette colère, profonde et partagée par tous les membres de l’équipe, dure depuis plus d’un an. Ils étaient une soixantaine au départ, des citoyens de la société civile, effarés par ce qu’ils voyaient sur la mer et entendaient dans l’opinion publique.

« D’abord, l’indignation », dit Alessandra, quand tous les bateaux de secours en mer des ONG ont été bloqués à quai par des enquêtes qui n’ont jamais abouti, mais ont permis au gouvernement d’empêcher les secours. « On savait que tous les jours, des êtres humains se noyaient et personne ne pouvait rien faire…À devenir fous ! »

Et aussi l’impossible résignation à cette impuissance. Il fallait aller sur le terrain pour ne pas accepter que l’histoire soit écrite par le pouvoir d’extrême-droite de la Ligue de Matteo Salvini.

Et enfin, la peur : « Peur de ce que nous devenions. De ces gens qui écrivaient sur les réseaux sociaux leur joie de ne plus voir des migrants arriver, c’est-à-dire se noyer ! » Oui, il fallait lutter contre cette « hypnose collective » qui voulait croire que Le problème de l’Italie était les migrants. Et ces politiques qui prônent la haine de l’autre et la fermeture des frontières aux migrants.

Une soixantaine d’amis au départ. Et un pari fou. Ils demandent un prêt aux banquiers…qui disent oui. 450 000 euros. Et un crowdfunding – le plus gros de l’histoire italienne ! – qui rapporte 750 000 euros de plus. Voilà pour le bateau nommé « Mare Jionio », la « Mer Ionienne ». Trente sept mètres de long, onze membres d’équipage dont sept marins professionnels. Tous les autres à Mediterranea sont des bénévoles. Les secours en mer en mer sont interdits ? Très bien, le bateau sera là pour témoigner. Du monitoring. Là où les migrants se noient.

Face aux barques de naufragés, l’équipe alerte les secours, relayée par « Alarm Phone », une autre association qui prend tous les appels de détresse. Parfois, le centre maritime de Rome, selon ses instructions, renvoie vers les autorités libyennes – « un retour en enfer ! » – mais l’équipage insiste, relaie, alerte, fait du bruit. Et parvient très souvent à faire intervenir les garde-côtes italiens. Comme ce matin même, quand un bateau militaire est allé secourir l’embarcation sur le point de couler. Entre temps, Mediterranea a secoué l’Italie, évoqué le sort d’une enfant de cinq ans à l’agonie, obtenu une intervention sur la RAI, la télévision italienne, et a fait finalement tomber tous les blocages politiques.

Au pire, quand personne ne veut se mobiliser, ce sont les marins du « Mare Jionio » qui font le sauvetage, quitte à provoquer la colère des autorités.

 

 

Six missions à 30 miles, 45 km, des côtes libyennes en quelques mois, deux sauvetages de quatre-vingts personnes dont une quinzaine de mineurs, 120 000 euros par mission, financés par les dons du peuple italien qui continuent d’affluer. Mediterranea est redoutable d’efficacité. Trop sans doute aux yeux du pouvoir de Rome qui a mis le bateau sous séquestre dans le port sicilien de Licata pour…« avoir fait débarquer des migrants irréguliers sur le territoire national » !

Désormais, les naufragés sont considérés comme de simples clandestins. Et qu’importe si les autres se noient.

Sauf que Mediterranea n’est pas prêt de renoncer. De soixante membres, ils sont maintenant plus de quinze mille en Italie. Et les soutiens – dons, concerts, vedettes, – affluent de toutes parts.

Alessandra et les autres attendent que le bateau soit relâché. Et ils repartiront. Ils savent que le pouvoir veut effacer de la Méditerranée les migrants, les ONG, les journalistes, tout ce qui peut témoigner de l’horreur.

Mais la jeune sicilienne en colère n’a aucune crainte. Et elle serre le poing : « ce n’est pas en retenant un bateau qu’ils arrêteront Mediterranea ! »

 

 

3/ Catane, la force du mensonge.

 

Catane, son port, sa mafia et son procureur. Il s’appelle Carmelo Zuccaro, certains l’ont surnommé « le shérif » et le disent proche de la Ligue, d’autres retiennent l’enfant prodige du droit et de la justice. A vingt-cinq ans, il réussit brillamment le concours de la magistrature, préside à quarante ans la cour d’assises de Caltanissetta, avant de devenir procureur en chef de Catane.

Mince, pâle, un ascète aux lunettes sombres qu’on trouve à son bureau jusque tard dans la nuit, un partisan de l’ordre et de la morale, acharné à lutter contre le crime et, son obsession, le terrorisme islamique. Toutes les apparences d’un de ces magistrats intègres, voire intégristes, qui font l’honneur de l’Italie. En avril 2017, son interview à la Stampa fait l’effet d’une bombe : « Nous avons les preuves de contacts directs entre les passeurs et certains sauveteurs. »

Zuccaro a bien dit « les preuves » ! L’article à charge de la Stampa ajoute que l’Agence Frontex, dans son rapport « Risk analysis 2017 » parle de certaines ONG comme des « taxis » pour migrants. Frontex dément aussitôt. Et Carmelo Zuccaro précise qu’il fait la différence entre « les bonnes et les mauvaises ONG ». Peu importe. L’effet est désastreux. La justice italienne cautionne les propos de l’extrême-droite européenne. Les bateaux des ONG ne sont plus des navires humanitaires, mais des organisations douteuses, – « payées par on sait qui » – qui font commerce de migrants. Bref, des criminels.

Avant même les déclarations de Zuccaro, les parquets du sud de l’Italie, Palerme, Cagliari, Reggio de Calabre ont eux aussi lancé des enquêtes, « par précaution ». Mais le procureur de Catane a compétence sur les ports siciliens qui accueillent le plus de migrants. Sur ses ordres, le « Sea Watch III» est bloqué à quai, mis sous « séquestre temporaire ». Un à un, de l’été 2018 au printemps 2019, tous les navires humanitaires tombent sous le coup de la loi. Le « Sea Watch III » allemand, le  « Proactiva Open Arms » espagnol, le « Moas » maltais et même l’Aquarius  de « SOS Méditerranée » doivent rester à l’ancre de longs jours, des semaines entières, sous un soleil de plomb, avec des centaines de migrants à bord, épuisés, déshydratés, désespérés.

Quand ils sont autorisés à toucher le quai, c’est pour apprendre qu’ils ne repartiront pas, sous le coup d’une enquête dont les motifs varient, de « complicité avec les clandestins » à « non-conformité du traitement des déchets »…un problème de poubelles. La mission des navires des ONG tourne au cauchemar. Bloqués quinze jours, un mois, ils finissent à force de bataille par repartir en mer en sachant qu’à leur retour, le même scénario se reproduira. Leur activité est paralysée.

Un an plus tard, en avril 2019, c’est notre ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, qui enfonce le clou. Il affirme publiquement que « les ONG ont pu se rendre complices des passeurs », dénonce « une réelle collusion », cite Frontex, et parle de « contacts téléphoniques » documentés. Frontex dément à nouveau, mais le mal est fait. Le gouvernement français vient de faire tomber la dernière barrière morale qui protégeait les ONG et les migrants. En France, l’extrême-droite exulte.

Preuves ? Documents ? Deux ans plus tard, jamais les procureurs italiens n’ont pu les apporter. Des fameux « contacts téléphoniques directs » avec les passeurs, on finira par comprendre qu’il s’agit des appels désespérés que passent les migrants en mer avec tous ceux – MRCC de Rome, ONG, Alarm Phone, militants humanitaires – dont ils s’échangent les numéros avant le grand départ.

En février 2019, l’intraitable procureur de Catane déclare que, après enquête, le « Sea Watch III », bloqué par le gouvernement… n’a « commis aucun délit ». Dossier classé sans suite. Le 15 mai dernier, les poursuites contre l’ «Open Arms » espagnol sont abandonnées. De Catane à Agrigente et Palerme, l’un après l’autre, tous les chefs d’accusation tombent. Personne, jusqu’ici, n’a été condamné pour les motifs présumés. Tout cela n’aurait donc servi à rien ?

Que non ! Deux ans de paralysie des ONG ont permis au nouveau gouvernement de Matteo Salvini d’obtenir le temps nécessaire pour légiférer, promulguer ses « Décrets de sécurité » et interdire les eaux et les ports italiens aux ONG.

Dans la nuit du 28 au 29 juin dernier, le Sea Watch III, force le passage du port de Lampedusa et heurte un navire de la douane. Voilà dix-sept jours que le bateau était bloqué par les autorités au large avec 42 migrants à bord, dont des enfants, dans un état d’épuisement avancé. À la barre du Sea Watch III, sa capitaine, Carola Rackete, 31 ans, écologiste originaire de Kiel en Allemagne. Jeune, mais aguerrie, elle a navigué dans l’Arctique sur un bateau de Greenpeace. Ce 28 juin, en voyant l’état des migrants naufragés – dix-sept jours sur le pont ! – qu’elle venait de sauver, elle a préféré faire passer le droit de la mer avant la réglementation italienne.

À son arrivée, elle est immédiatement menottée et arrêtée. Sur le quai, des partisans de la Ligue applaudissent et l’insultent grassement. Matteo Salvini la qualifie « d’emmerdeuse et de criminelle, payée par on ne sait qui mettant en danger la vie de militaires italiens ». Emprisonnée, elle devient une héroïne internationale, qualifiée « d’Antigone des mers ». Un tribunal la libère, mais elle risque plusieurs années de prison.

Aujourd’hui, le Sea Watch allemand reste sous séquestre, comme l’Open Arms espagnol, le Life Line, le Jugend Rettet et les deux bateaux de Mediterranea. Et SOS Méditerranée, qui a abandonné l’Aquarius pour relancer un autre navire sous pavillon norvégien, s’expose aux mêmes poursuites dès son premier sauvetage…sur dix bateaux pour huit ONG, sept sont bloqués à quai.

Naufragés ou pas, le dogme de la Ligue de Matteo Salvini est inflexible : la mer doit rester vide.

 

 

4/ Catane : Les poissons de la colère

Alessandro Puglia a suivi de près la chronologie du piège tendu aux humanitaires. Jeune journaliste indépendant, il est plus sicilien que nature, adore Catane sa ville, aime la vie, la bonne chère, les enfants et se faufile sourire aux lèvres dans l’extraordinaire chaos de la circulation. Alessandro est un homme jovial. Ou plutôt, était. Jusqu’au jour où il a vu au port de Pozallo, débarquer sur un brancard un jeune Érythréen qui pesait vingt-sept kilos. Le lendemain, quand Alessandro est allé le voir à l’hôpital, l’Érythréen était mort.

Dans son sac, le journaliste a trouvé deux poésies sur l’enfer des camps de torture libyens dont il avait réussi in extrémis à s’échapper. D’une écriture délicate, le jeune migrant racontait son calvaire, l’abandon, la solitude et sa foi en Dieu. « Un martyr des frontières », dit Alessandro. Ce jour-là, sa vision du monde a changé. Et il est allé jusqu’au cimetière de Catane s’incliner sur la fosse commune qui contient deux cent cinquante corps de migrants, dont celui du jeune poète d’Érythrée. En lui promettant de ne jamais l’oublier.

« Les Libyens se sont emparés de la Méditerranée ! »

Quand, sur le port de pêche de Catane, un patron de chalutier lui a affirmé : « les Libyens se sont emparés de la Méditerranée ! », le journaliste a commencé son enquête. Et l’article qu’il a publié quelques semaines plus tard dans la revue « La Vita » a fait l’effet d’une petite bombe.

Dans les années 70, le colonel Kadhafi avait exigé que ses eaux territoriales, qui commencent légalement à 12 milles de la côte, soient portées à 74 milles au large de Tripoli, y compris le golfe de Syrte. Du jamais vu. Sacré Kadhafi ! Dans les ambassades, l’utopie libyenne avait fait sourire.

Le 28 juin 2018, l’organisation maritime internationale enregistre officiellement la nouvelle zone de « Search and Rescue », qui est confiée à l’autorité de Tripoli. Le MRCC de Rome délègue son autorité au JRCC, le nouveau centre maritime libyen. En clair, tout navire dans la zone, du cargo à la simple barque, est sous la surveillance exclusive de Tripoli, chargé donc de « porter secours » aux migrants, c’est-à-dire de les empêcher de partir vers les côtes italiennes.

Alessandro a pris une carte satellite de la Méditerranée-sud et tracé les contours de la nouvelle SAR libyenne et la ligne démarcation passe bien à 74 milles (116 kilomètres) au nord de Tripoli, en englobant le golfe de Syrte : «  la moitié de la Méditerranée ! Les pêcheurs ne mentaient pas. »

« Le gouvernement ne veut plus de témoins sur la tragédie des migrants, plus d’ONG, plus de journalistes. Et maintenant plus de pêcheurs. »

Repoussés au large, les chalutiers n’ont plus accès aux fonds poissonneux. Et dès qu’ils quittent les eaux territoriales maltaises au sud, ils pénètrent en zone rouge. La marine libyenne intervient aussitôt, exige à minima que les pêcheurs s’éloignent avant de les arraisonner. De Catane à Agrigente, les représentants de la pêche hauturière sicilienne s’insurgent : « On ne peut plus travailler. Nos bateaux sont menacés, saisis. Nous avons peur. » Roberto Figuccia, patron pêcheur, a été kidnappé deux fois. Déjà, en 2015, un navire de guerre libyen avait pris son chalutier d’abordage. Un des marins avait été grièvement blessé à la jambe. Les autres ont été fait prisonnier et conduits au port de Misrata.

Le 8 octobre 2018, quelques mois après l’accord octroyé par les Européens au nouveau régime de Tripoli, Roberto Figuccia est abordé bien plus au large par une vedette libyenne, une de celles que l’Italie a offertes aux garde-côtes pour lutter contre l’émigration clandestine. La prise d’otages dure quatre jours, le bateau saisi tout un mois et les pêcheurs menacés des prisons libyennes.

« Les Italiens d’abord! »

La dernière attaque a lieu à la fin du mois de juillet dernier où un autre bateau, « Tramontana », et son équipage, cinq siciliens, deux tunisiens, sont arraisonnés à coups de rafales de mitraillette avant d’être amenés, et toujours retenus, dans le port de Misrata. Réaction des syndicats de pêcheurs : « Nous demandons que l’Italie, au lieu d’utiliser toutes ses ressources contre les migrants fournisse deux navires pour la surveillance de la pêche. » Et certains de rappeler que le slogan majeur de la Ligue nationaliste de Salvini est : « Les Italiens d’abord ».

Alessandro, lui, ne se fait aucune illusion : « Le gouvernement ne veut plus de témoins sur la tragédie des migrants, plus d’ONG, plus de journalistes. Et maintenant plus de pêcheurs. »

 

 

5/ Lampedusa : L’œil de la Méditerranée.

Six heures trente du matin sur le tarmac de l’aéroport de Lampedusa, île italienne de vingt kilomètres de long, étirée en forme de porte-avions face aux côtes africaines. Le Colibri, l’avion de l’association « Pilotes volontaires » part en mission. La météo est bonne avec un vent de travers qui se lève. Mauvais ce vent. L’automne dernier, des rafales à 100 km/h ont arraché sa précieuse visière. Des mois de réparations.

Le Colibri est un oiseau gracieux, léger, 750 kilos à peine, une coque tout en plastique, des ailes fines et une belle autonomie doublée d’une superbe électronique embarquée. Inconvénient, un habitacle aux allures de placard, quatre sièges en dur conçus pour enfants punis et un unique moteur à piston pour des vols à haut risque de plus de huit heures au-dessus de l’eau, de quoi faire renoncer la plupart des aviateurs.

7H40, check-list terminée, tout a été vérifié deux fois avec un œil chirurgical par le pilote José Benavente. Le vent forcit. Décollage autorisé à 7H49.

Vu d’en haut, on voit beaucoup mieux!

Le Colibri est l’histoire d’une aventure humaine peu ordinaire. Deux hommes, deux amis, Benoît Micolon le Chamoniard et José Benavente le fils d’exilé espagnol grandi dans la banlieue de Vénissieux à Lyon. L’un est né dans un avion, un homme-oiseau qui maitrise le planeur, la voltige, joue avec les vents, parle aux nuages et compte déjà 6000 heures de vol professionnel sur Boeing-cargo. L’autre est un pilote aguerri, expert en logistique, ancien du CICR engagé dans l’humanitaire, marqué par l’histoire de son père, membre du PC espagnol, échappé des geôles franquistes en 1940, qui a traversé les Pyrénées à pied.

Les deux amis savent que l’extrême difficulté en mer pour un navire au ras des vagues est de repérer un bout de plastique surchargé de migrants. Vu d’en haut, on voit beaucoup mieux! Théoriquement, il ne reste plus qu’à alerter les autorités et les navires dans la zone avant de les guider avec précision sur l’objectif.

« Appelez les Libyens en charge de la zone… »

Ce matin, les nuages sont bas et on décolle au ras des vagues pour grimper ensuite direction plein sud vers 2000 pieds, ni trop haut, ni trop bas, pour scruter la mer. À peine une petite demi-heure de vol et les recherches commencent. Pour le copilote et l’observateur chargé de la radio, cela signifie huit heures passées l’œil collé à la jumelle.

Comme le veut la réglementation, José le pilote appelle la tour de Tripoli : « Ils ne répondent pratiquement jamais », dit José, « ou parfois seulement …en arabe. » De toute façon, l’aéroport de la capitale n’a pas de radar en état de marche. Inutile d’appeler Rome non plus. Réponse classique : « Appelez les Libyens en charge de la zone. » Bref, nous sommes seuls.

En cas de découverte d’une embarcation en détresse, il faudra chercher un bateau à proximité pour relayer le « Mayday », ou battre des ailes pour attirer l’attention d’un cargo. Leurs capitaines, très réticents, devront expliquer à l’armateur pourquoi ils sont restés bloqués une éternité au large d’un port sicilien, en perdant des centaines de milliers d’euros par jour, pour débarquer quelques poignées de migrants africains.

« Ceux que nous avons repérés étaient mourants».

8H50, à 40 milles des côtes libyennes. Le Colibri frôle des plates-formes pétrolières gérées par une compagnie italo-libyenne. La nuit, les migrants cinglent vers ce qui ressemble aux lumières d’une ville. S’ils touchent, ils sont sauvés. « Ceux qui passent entre les plates-formes n’ont pratiquement aucune chance d’arriver » dit José, « C’est à nous de les trouver. Et vite ». Dans les « Zodiacs », les survivants pataugent, blessés, déshydratés, frigorifiés, dans un mélange toxique d’eau de mer, d’essence et de vomi.

« Ceux que nous avons repérés étaient mourants». Parfois, les passeurs les remorquent au large avant de les abandonner ou prétextent une panne du moteur à réparer et repartent…en dérobant l’engin, qui servira au prochain départ. Dès la première nuit, on commence à compter les morts. Parfois, la tragédie se joue à deux pas de la côte. Comme cette barque avec 25 personnes à bord qui a dérivé sans moteur avant que les vents la ramènent sur la côte tunisienne. Une épopée de douze jours, 15 morts et 10 survivants qui ne doivent leur vie qu’au vent.

9H00. On aperçoit les côtes libyennes. Nouvel appel radio. Pas de réponse. Face au soleil, la mer est un miroir aveuglant. Le plan de vol, précis, suit un parcours en forme de créneau, pour explorer méticuleusement la zone sélectionnée. Jour après jour, l’avion doit sillonner une surface totale de 150 kilomètres de long sur 50 de large. Tiens, un point blanc sur l’eau ! On s’approche en virant sur l’aile. José grimace. Ce n’est qu’une barque de pêcheurs.

Dans le « Zodiac », les migrants avaient de l’eau jusqu’à la taille.

9H35, nouvel appel radio. Cette fois, Tripoli répond, sèchement, pour nous ordonner de…nous maintenir plus au large. Positions, relevés, changements de cap, jumelle, déjà six heures que nous sommes sur l’eau et la vue se brouille. Surtout ne pas se relâcher. Le 5 juin dernier, en toute fin de mission, le Colibri a repéré deux bateaux au large de Malte. Le premier était en train de couler. « Mayday ! ». Personne n’a répondu.

Dans le « Zodiac », les migrants avaient de l’eau jusqu’à la taille. Plus le choix. La mort dans l’âme, il a fallu appeler Tripoli, leur donner un point GPS et un cap précis. Une vedette libyenne est arrivée une heure plus tard, en lançant des chambres à air en guise de bouées. Le Colibri n’avait plus qu’à foncer vers le second bateau en détresse.

Tout s’est accéléré. Un bateau de pêche libyen a cinglé vers les migrants qui tournaient en rond pour l’esquiver et cherchaient à gagner le nord. Plutôt la mort en mer que le retour vers l’enfer.

Quand le bateau de pêche a renoncé, les migrants ont continué, et le Colibri à court de carburant a du les abandonner. « Ils ont été retrouvés par miracle le lendemain très au large de Lampedusa », dit José.

En quittant José à Lampedusa, il m’a avoué la mine sombre…

Il se fait tard, il faut rentrer. À terre José fait le bilan du Colibri : 83 missions, 71 bateaux repérés avec 5500 personnes à bord. Autant de miraculés. La méthode, rodée, fonctionne parfaitement.

Bien sûr, il faudrait un deuxième appareil, ou au moins un bimoteur, pour ne pas mettre sa vie à la merci d’une panne. Et si les pilotes bénévoles affluent, commandants de bord de compagnies ou retraités, chaque mission coûte 1500 euros. Les vols du Colibri – « payés par on sait qui » dirait Mateo Salvini – sont financés par les dons de sympathisants français, de simples citoyens. Pas suffisant.

En quittant José à Lampedusa, il m’a avoué la mine sombre qu’il lui restait en trésorerie à peine de quoi tenir un mois. Au plus fort de l’été. Et des départs.

 

 

6/ Zarzis, Tunisie : Vivre au-dessous du volcan libyen.

Difficile de trouver un moment pour parler avec le docteur Mongi Slim, président régional du Croissant-Rouge à Zarzis, à deux pas de la frontière libyenne. Avec l’afflux des réfugiés, le petit homme de soixante ans court du matin au soir. Aujourd’hui, le problème est le « Maridive 601 », un cargo qui a recueilli 75 naufragés, dont 32 mineurs, mais reste bloqué depuis deux semaines par les autorités à 4 km de la côte. Problème d’eau, de nourriture, de médicaments à trouver et le capitaine du cargo qui panique, par peur d’être pris en otage par les migrants à bout de nerfs.

Ici, tout le monde sait que les Italiens ont payé des millions d’euros au gouvernement de Tripoli en échange de l’arrêt des départs.

Quinze jours plus tôt, c’était un « Zodiac » qui a chaviré une heure à peine après son départ : 70 morts noyés, 16 survivants recueillis par un pêcheur. D’où partent-ils ? « De Zouara, à l’ouest de Tripoli. Tout proche d’ici » dit le docteur Mongi. La Libye est un pays coupé en deux par la guerre.

À l’est, Benghazi sous le contrôle du maréchal Haftar ; à l’ouest, Tripoli, siège du gouvernement officiel de Sarraj. Ici, tout le monde sait que les Italiens ont payé des millions d’euros au gouvernement de Tripoli en échange de l’arrêt des départs. L’argent a été redistribué aux milices et aux passeurs.

« Prison, rançon, pots-de-vin versés aux garde-côtes…et tout recommence ! »

Plus personne ne part de Tripoli, de Sabratha ou de Garabulli, autrefois places fortes des passeurs. À Sabratha, les anciens trafiquants ont été chassés par les intégristes arabes de Belhadj Abdel Hakim, le bras droit de Sarraj qui les a grassement rétribués.

Sauf que les Zouari, les gens de Zouara, des Berbères de l’ouest, pourtant alliés du gouvernement, n’ont pas été payés. Et les affaires continuent : « Deux bateaux partent de Zouara. L’un passe, l’autre est arrêté au large. Prison, rançon, pots-de-vin versés aux garde-côtes…et tout recommence ! » dit le docteur.

« De l’autre côté de la frontière, il y a le volcan libyen… »

Plus grave, la guerre lèche les portes de Tripoli, son aéroport et son port menacé de blocus. Au point que les Libyens ont armé les vedettes « humanitaires » offertes par l’Europe pour en faire des engins de combat. Le docteur Mongi le sait : que Tripoli tombe et le sud tunisien devra faire face à une vague sans précédent de réfugiés libyens.

De l’autre côté de la frontière, il y a le volcan libyen et 1 million 200 000 migrants, dont 600 000 Africains. Déjà, certains centres de détention ont été bombardés, des migrants tués et ceux qui ne peuvent plus prendre la mer tentent désormais de passer la frontière tunisienne, à pied, par le désert.

« Zarziz croule sous les morts. »

Ils sont déjà 150 000 venus chercher un abri sûr dans le pays : « Exilés depuis six mois, un an, certains à court d’argent, il faut bien les aider, eux aussi, », dit le docteur qui avoue que le Croissant-Rouge est submergé. La guerre…voilà la réelle menace.

Le cimetière communal est plein depuis longtemps, les fosses communes débordent, les pêcheurs n’osent plus jeter leurs filets en mer de peur de remonter d’autres corps et, à quelques kilomètres de Djerba, les plages touristiques voient arriver les cadavres décomposés de naufrages inconnus. Zarziz croule sous les morts.

7/ Zarziz : L’homme qui enterre des rêves.

Pour la trouver, il suffit de suivre la route asphaltée, entre deux jolies rangées d’oliviers, à la sortie de la ville. Loin des dernières maisons blanches, en prenant à droite, on roule longtemps sur une piste sableuse, dans la poussière, noyée par les ordures et les sacs plastiques : la décharge publique de Zarzis. Chamseddine Merzoug nous attend au pied d’un panneau bleu: « Cimetière des Inconnus ». À 53 ans, l’ancien pêcheur a sillonné la mer toute sa vie. À partir de 2004, il s’est passé des choses étranges au large.

Dans les filets, mêlés au poisson, il y avait des corps en morceaux. Chamseddine se rappelle ce jour où sa barque a croisé des noyés flottant sur une dizaine de kilomètres, un corps, puis un autre, un troisième, homme, femme, enfants, des dizaines de cadavres : « L’équipage était bouche bée. Nous sommes rentrés. »

« Avant, ces gens finissaient un peu partout, dans les poubelles ou les fosses communes »

Avant la révolution, il était interdit d’en parler. Pas de déclaration à la police. Une prière et demi-tour, en silence. Il y a dix ans, le pêcheur décide de tout abandonner et se porte volontaire au Croissant-Rouge pour s’occuper des morts de la mer. « Avant, ces gens finissaient un peu partout, dans les poubelles ou les fosses communes » dit l’ancien pêcheur, « des inconnus, sans famille. Maintenant, c’est nous leur famille. »

La mairie a octroyé un grand carré au bord de la décharge. Il est déjà plein à craquer. Chamseddine marche entre des tumulus de sable, serrés les uns contre les autres, plantés d’une pierre, d’une branche d’arbre, d’un bâton. Deux mètres d’épaisseur de sable pour deux couches superposées de défunts. Quatre cents cadavres entassés, lui dit « quatre cents rêves brisés ».

« Les enfants, c’est le plus dur »

Chamssedine en est le gardien unique. Les autres, les jeunes surtout n’ont pas le courage pour manipuler l’horreur de ces corps décomposés. Parfois une moitié d’homme ou de femme, sans bras, sans jambes. Ou des enfants de cinq ans : « Les enfants, c’est le plus dur » dit le gardien des lieux, « ses parents ont rêvé d’une autre vie pour eux, loin de la guerre et de la misère. Et leur futur s’arrête là, dans un sac, sous le sable.»

Chamseddine a une tombe préférée. Celle de Rose-Marie, la seule migrante identifiée qui dispose d’une sépulture en ciment, planté d’un rosier, construite avec l’aide de son mari, rescapé du naufrage. Ils l’ont enterré ensemble puis le pêcheur est resté seul, à prier, comme pour chaque victime. Il est croyant, pas pratiquant et ne prie qu’un seul Dieu, « celui de tous les hommes ». Et il ne comprend pas pourquoi, au cimetière de Gabès, dont la morgue déborde, certains refusent que des non-musulmans soient enterrés à côté de leurs parents.

Dix ans qu’il est là, hiver comme été, à nettoyer l’ordure qui menace de tout envahir.

Chamseddine prie aussi pour ses deux enfants. Firaz, parti en Zodiac rapide de Kelibia, arrivé vivant à Agrigente. Et Illias, embarqué sur un bateau de bois qui prenait l’eau et a été secouru, par miracle, au large de Lampedusa. Les deux sont désormais installés à Paris. Des clandestins, sans-papiers, qui travaillent au noir. « Mais eux sont vivants ».

Pas comme le peuple des morts de cette décharge infâme qu’il soigne comme son jardin familial. Dix ans qu’il est là, hiver comme été, à planter un arbre, arroser son unique rosier, nettoyer l’ordure qui menace de tout envahir.

« Un vrai cimetière, enfin, Inch’Allah ! »

Aujourd’hui, il boite bas à la suite d’une vilaine fracture à la cheville après une chute dans un escalier en portant un sac mortuaire, mais ne demande rien. Sauf l’ouverture de ce terrain de 2500 m2 que le Croissant-Rouge est sur le point d’acheter. Chamseddine n’en peut plus de voir, lors des fortes pluies, les tombes de sable fondre et les morts ressurgir.

Pour le nouvel espace, loin de la décharge, il rêve de le voir entouré d’une clôture grillagée, avec de larges allées plantées d’arbres et des tombes en béton capables d’affronter le temps et l’oubli : « Un vrai cimetière, enfin, Inch’Allah ! »

 

 

 

8/ Médenine : Le calvaire de Mariam.

Tout exil est un arrachement. Le voyage d’un migrant, une odyssée. Et souvent un calvaire. Je regarde Mariam et son ventre, énorme. À 28 ans, réfugiée au centre d’accueil du Croissant-Rouge à Meddenine, elle n’a pas l’air d’une jeune femme sur le point d’accoucher de jumeaux. Son regard, son corps. Une petite vieille. Dix ans de guerre ont détruit la Sierra Leone, surtout la région de Kono, riche en diamants. Je me rappelle les villages, les gens amputés d’un bras, des deux, à la machette, à hauteur du coude ou de l’épaule « manches courtes, manches longues ».

Mariam est né sans ses parents morts à la guerre. En 1999, elle est recueillie par sa grand-mère, grande prêtresse de l’excision. En 2015, quand la vieille dame meurt, le village exige que Mariam prenne sa place. Elle refuse. « Les autres m’ont menacé de m’exciser une seconde fois, » dit Mariam. Autant dire une condamnation à mort par hémorragie. Elle fuit. Un taxi-scooter de nuit pour Makenny et Freetown la capitale. Le village la poursuit. Un bus pour la Guinée-Conakry, Bamako au Mali, le Burkina Faso et Niamey au Niger. À Conakry, elle a passé un contrat avec une agence de passeurs, trois millions de Leones, quatre cents euros.

Le gang s’appelle les « Bad Boys » et exige 800 euros, qu’elle n’a pas.

Pour tout le voyage. La Toyota libyenne qui l’emmène d’Agadès jusqu’à Sebha s’arrête en plein désert. Il faut payer deux cents dollars de plus. Les passeurs choisissent les femmes les plus minces. Et les violent. Cinq femmes sur sept, dont Mariam, 26 ans,  qui a la malchance d’être jolie. À chaque check-point, le scénario est le même : « Moi, ils m’ont violé quatre fois sur le chemin. » Dans le désert, des Libyens en Toyota partent à la chasse aux migrants. Ils sont armés, bloquent le véhicule, parlent de prise d’otages. Le chauffeur doit négocier. Le viol des passagères contre la liberté. Quatre attaques, quatre viols collectifs.

Dix-huit jours de terreur. À Tripoli, Mariam se cache, ne sort que pour acheter du pain le jour de Noël. C’est trop. Une voiture la suit, la bloque. Elle se débat. On lui met un revolver sur les reins : « Monte ou je t’abats comme une chienne. » Cinq ou six heures de trajet, un bandeau sur les yeux. Arrivée dans un immeuble en construction, elle retrouve cinq femmes migrantes dont une le ventre en sang : « Tu as été kidnappée. Si tu ne payes pas, ils te violent. » Le gang s’appelle les « Asma Boys », les « Bad Boys » et exige 800 euros, qu’elle n’a pas. Le Boss l’a fait venir dans son bureau, la fait déshabiller de force par ses acolytes et la viole.

« Les Arabes nous ont remorqués loin du rivage avant de nous abandonner »

Mariam réussit à appeler le passeur de Conakry, un Guinéen surnommé « Connection man » alias Condeh, celui à qui elle a confié ses économies avant le voyage. Il négocie par téléphone : 500 euros. Quatre jours après, elle est de retour à Tripoli. Condeh le passeur lui indique une clinique pour faire soigner aux antibiotiques son ventre et ses cuisses blessées par la brutalité des hommes. En janvier 2018, à peine remise, elle embarque sur une plage de Zouara avec 150 autres migrants, sur un « Zodiac » déjà en train de se dégonfler.

Pistolet au poing, les passeurs désignent un « capitaine », qui ne se doute pas qu’il risque à l’arrivée d’être considéré comme le passeur par les policiers italiens. Départ de nuit vers 23H. « Les Arabes nous ont remorqués loin du rivage avant de nous abandonner » dit Mariam. Vers neuf heures du matin, l’eau s’engouffre dans le bateau. On essaie de colmater le trou avec des vêtements. En vain. Une heure plus tard, l’embarcation coule à pic. Cris, hurlements, panique. La plupart des migrants ne savent pas nager. Ils se noient aussitôt.

Sur le dos de Mariam, l’enfant est dans le coma. Sa mère est morte.

Mariam aperçoit un gosse de quatre ans, les yeux révulsés. Sa mère dans le coma : « J’ai attaché l’enfant dans mon dos avec mon turban. Et j’ai nagé. » À bout de forces, elle voit approcher un canot de sauvetage envoyé par l’Aquarius de SOS Méditerranée. Mais une vedette libyenne est plus rapide. Et les sauveteurs de l’Aquarius doivent assister, impuissants, à l’intervention maladroite des garde-côtes de Tripoli. Bilan : 53 morts. Sur le dos de Mariam, l’enfant est dans le coma. Sa mère est morte. Les survivants, trop nombreux, sont transférés au plus près, à Sfax, sur la côte tunisienne.

Août 2018, sa demande d’asile est rejetée. Elle survit en faisant des ménages. Veut revenir à Conakry. L’OIM lui fait savoir qu’elle n’a pas le choix, ce sera la Sierra Leone. Donc la mort. Le 8 octobre, Mariam marche dans le désert vers la Libye, en espérant rejoindre un centre qui organise les retours des migrants. Très mauvaise idée. Le chauffeur de taxi qui la conduit avec d’autres vers le centre…les vend à un Libyen. Retour à Zouarat, cette fois dans un chantier en construction. Il faut payer. Sinon…deux hommes la violent. Ce jour-là et les jours d’après, des visiteurs paient le patron pour se servir sur les captives.

« Je suis enceinte, je veux fuir ».

Soudain, Mariam se tait. Jusqu’ici, elle racontait d’une voix froide. Là, elle éclate longuement en sanglots. Respire. Reprends.

Le 26 novembre, elle se met à vomir à répétition. Un des gardiens est un migrant, soudanais. Lui aussi l’a violé. Elle tape sur son téléphone : « Je suis enceinte, je veux fuir ». Il lui répond : « Moi aussi. Le veux quitter ce pays. Me faut 500 euros ». Quatre femmes se cotisent. Une nuit, Le gardien les pousse dans un taxi vers Ras El Djeddid, à la frontière. Mariam passe les barbelés, marche neuf heures d’affilée, sans eau.

De l’autre côté, en Tunisie, elle arrête une voiture dont le chauffeur lui donne cinq dinars pour le bus. Mariam appelle Yasmine, une bénévole, au centre d’accueil de Médenine. Le 28 novembre, elle est de retour. Tout est à refaire. Comment ? Elle ne sait plus. Surtout avec son ventre énorme. Enceinte de 9 mois, sur le point d’accoucher de deux garçons, nés d’une vingtaine de viols.

 

 

Epilogue.

Le 26 juillet, 155 migrants sont morts noyés suite au naufrage de leur bateau au large de la ville d’Al Khoms, à 120 km à l’est de Tripoli. Il y a 137 survivants de nationalité de diverses nationalités africaines et arabes. Selon le Haut-commissaire aux réfugiés pour l’ONU : Il s’agit de la pire tragédie en Méditerranée en 2019.

 

Jean-Paul Mari

Le reportage complet sera publié dans le journal « Le 1 » dans le numéro d’août 2019, qui sera entièrement consacré aux migrants en Méditerranée.


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