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Vu de l’hôpital: « Je me souviens de ces regards tendus comme des mains… »

publié le 12/05/2020 | par Jean-Paul Mari

Des premières admissions de patients au déconfinement, le journaliste et écrivain Jean-Paul Mari a raconté chaque jour dans «Libé» le combat d’une équipe médicale contre le Covid-19. Il revient sur les moments forts de cette immersion dans un hôpital d’Ile-de-France.


Dans un service de réanimation parisien, en avril. (Photo Nathan Lainé. Hans Lucas)

 

«Qu’est-ce que c’est cette saleté ?» Je me souviens de cette question posée à voix haute, comme un cri, effaré et rageur. Ce matin-là, dans le bureau de crise de cet hôpital du nord-est de la banlieue parisienne, il y avait deux professeurs éminents, des praticiens hospitaliers, les médecins régulateurs et le responsable des «camions», les ambulances du Samu. Tous des urgentistes chevronnés, rompus au combat contre la mort, qui ont passé leur vie à affronter ce que les autres ne voient jamais, et ont tout encaissé, le manque de moyens et de personnel, les attentats du 13 Novembre et les catastrophes du quotidien. «Bon Dieu ! Qu’est-ce que c’est ce truc ?» Je me souviens de la voix du professeur Michel (1). Et du regard des autres. Ce n’était plus un accident, un simple virus qu’ils avaient face à eux, mais une plongée dans l’inconnu. Les chiffres donnaient le tournis : chaque jour, 700 appels aux urgences, une centaine d’admissions, des mourants qu’on vous amenait, poumons bloqués, bouches écartelées à la recherche d’air.

 

«On va tous l’avoir»

Intuber, oui, mais les lits en réanimation ? Il n’en reste que 2 sur 24. Et le matériel spécialisé, les masques, les gants, les surblouses ? Pas disponibles. Même pas de FFP2 pour la réanimation ? Non. Tout manque. Voilà pourquoi les urgences sont en grève depuis un an. Et tout le monde s’en fiche. Nus, tout nus, les hommes en blanc, de l’eau jusqu’au cou, déjà prêts à se noyer, et qui regardent arriver une vague déferlante.

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Qu’est-ce qu’on sait de cette saleté ? Pas grand-chose. Sinon que les Chinois n’ont pas tout dit, sur la contagiosité et la gravité des symptômes. Que l’Italie explose et que la détresse respiratoire aiguë emporte d’abord les gens âgés, surtout les hommes de plus de 65 ans. «Jamais vu quelque chose d’aussi contagieux», souffle le professeur. Dans le bureau, un ange diabolique passe. On n’est pas professeur ou praticien confirmé à 20 ans, et le chef des «camions», vieux grognard de la santé de la République, a la voix rauque des gros fumeurs. La maladie, pour eux, c’est la réanimation, voire la mort assurée. L’hôpital sans ses capitaines ? Et si le personnel, médecins, infirmières, aides-soignantes, craquait, désertait ?

Coup de téléphone : on a volé un stock de masques à la pharmacie centrale. Nouvel appel : «Ah non, pas lui !» Le chef de cardiologie a 40 °C de fièvre. Deux jours plus tôt, les trois médecins du service se sont penchés sur un simple «œdème pulmonaire», sans savoir qu’ils respiraient le virus à plein nez. Le service de cardiologie n’existe plus. Nouvel appel : «Encore !» Une infirmière, un médecin régulateur, toux sèche, fièvre de cheval. Nouvel appel : dans l’Oise, la mort du premier médecin urgentiste. Le professeur prédit : «On va tous l’avoir.» Je me souviens de ce silence qui a suivi. De ces hommes forts et démunis. De la peur du dernier rempart à terre. Du prof qui me pose la main sur l’épaule : «Vous allez peut-être assister à l’effondrement de notre système de santé.» Et de sa voix ferme, face aux autres : «Allez ! Au travail.»

 

Appels au secours

Je me souviens qu’ensuite tout a flambé. Sur les écrans, les chiffres des morts grimpaient, les courbes des statistiques filaient, verticales, exponentielles. Il est 2 heures du matin, la nuit est d’encre. Au téléphone, un des médecins régulateurs encaisse la marée des appels au secours. On a rappelé des étudiants, des externes, des anciens docteurs retraités. Ils travaillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans masques, collés l’un à l’autre, un sandwich à la main, les écouteurs sur l’oreille comme un stéthoscope. Et le flot qui ne tarit pas. «Allô ? Elle étouffe. 82 ans. Mettez-la sous oxygène… Non, désolé, on ne prend plus les GIR 1 et 2 à l’hôpital.» En clair : grabataire, trop vieux, cas désespéré, on doit garder les lits de réanimation pour les «jeunes», moins de 70 ans. La vie ou la mort au bout du fil. Il faut répondre, vite, décider immédiatement.

En réanimation, le virus flotte, épais, dans l’air empoisonné. Un hall unique donne sur 24 box. Cliquetis du moniteur – pouls, tension, fièvre, fréquence respiratoire – et souffle mécanique des respirateurs. Protections maximales, masque FFP2, gants, bonnets, lunettes de plastique pour protéger les yeux, l’atmosphère d’un réacteur nucléaire en surchauffe. Il faut plus de lits ! On a poussé la cardio intensive en traumato, la rhumato en dermato, pour prendre des lits comme des tranchées à l’ennemi invisible. Le médecin devient réanimateur, on forme en catastrophe l’infirmière au geste délicat de l’intubation.

Intuber, le mot est simple, la pratique terrifiante. Faut pas se tromper entre la trachée-artère et l’œsophage, on ne voit rien, le malade vous tousse au visage, crache, s’étouffe. Si son cœur lâche, sans oxygène dans le sang, on ne l’en sortira pas. C’est violent, compliqué, dangereux, vital. Les intubés reposent sur le dos ou sur le ventre quand tout va mal, ou debout, à la verticale, comme des survivants crucifiés, pour réveiller leur réflexe respiratoire. Dans un coin du hall, deux femmes assises, masques collés à la vitre qui les sépare de leur mère, leur sœur, madame V., institutrice de 53 ans, blonde, en surpoids, asthmatique, cancer du sein… et Covid. Je me souviens de leurs regards tendus comme des mains aimantes pour soutenir le souffle du respirateur. Elles ont peur et se taisent. Les réanimateurs eux aussi ont peur et le disent. Peur du cauchemar des «pertes illégitimes», des malades qu’on aurait pu sauver si on avait eu assez de lits, de matériel, de soignants. Peur du «syndrome de Bergame», en Italie, quand les réanimateurs ont dû faire des choix inhumains. «Imaginez. Entre une femme jeune de 40 ans et un homme de 45 ans père de deux enfants… Vous soignez qui ?» demande le docteur Hassan, douze ans de «réa». Je ne sais pas. D’ailleurs, j’ai du mal à me souvenir du reste. Les jours et les nuits emmêlées. Gardes, remplacements, dépassements, 90 heures par semaine, jusqu’au burn-out.

Ce médecin qui court les services, sans masque, en criant : «Je suis positif, positif !» Les autres qui tentent de le raisonner, lui qui veut continuer, une infirmière qui pique une crise de nerfs. Ce jeune urgentiste, dévoué, qui soudain se fige, l’esprit court-circuité : «Mais… dites-moi… qu’est-ce que je fais ici ?» Encore un médecin perdu. Qui, parmi eux, sera le prochain ? Au centre de dépistage des soignants de l’hôpital, Gérard, le responsable, les voit défiler, frappés de plein fouet : 150 tests, 60 % de positifs, 90 soignants par semaine au tapis. Ce n’est plus une hémorragie, mais une hécatombe. Et les autres ? Comme le docteur Hocine, jeune et solide urgentiste, sain, à bout après une nuit sans sommeil de trop chez lui, mais les yeux grands ouverts. Avec, ce matin, une envie de mordre le premier qui l’approche. Une intubation impossible, un écran vidéo trompeur, «tu y es !» Il n’y était pas. Et tout part en vrille, l’air qui file dans l’estomac, pneumothorax, arrêt cardiaque. Et lui, obligé d’annoncer aux enfants en pleurs que leur père… Et Sarah, 28 ans, infirmière-anesthésiste. C’est elle qui intube quand tout va mal, dans le «camion» arrêté sur le bas-côté : «Ça me fait de la peine quand je l’endors. Peut-être que le dernier visage qu’il verra sera le mien. Et qu’il ne se réveillera plus.» Et la passion de Jeanne, l’aide-soignante, omniprésente, à qui on a dit : «Tu vas y laisser ta carcasse.» Qui regrette le temps où on pouvait éparpiller des pétales de rose sur le drap remonté et consoler les familles des morts. Plus le droit. Mise en bière immédiate, cercueil fermé, «Non, vous ne pouvez pas lui dire adieu. Je sais…» Mais Jeanne qui répète : «Je veux être là. Accompagner leur douleur. Pour rien au monde, je n’échangerais ma place.»

 

Peur à nouveau

Les craintes du professeur se sont révélées infondées. L’hôpital a tenu. Le personnel aussi. Ils s’appellent Jeanne, Hocine, Gérard, Mourad, Delphine ou Sarah, Hassan, Diallo, ou Steph, des noms pas toujours gaulois, mais ancrés dans cette banlieue misérable à deux pas du Paris des nantis, tous soignants d’un hôpital bordé d’un bidonville, de squats de migrants et de familles où les gosses crèvent de faim pendant le confinement. Ils ont tenu jusqu’à ce que les lits en réa commencent – incroyable ! – à se vider. Il était temps. Je suis repassé en réa : «Steph va mieux, il est sorti.» Et madame V. ? «Ah, non, désolé, elle est partie.» Soudain, l’éclaircie s’est confirmée, le ciel s’est ouvert. Et les soignants ont commencé à se réveiller, à cligner des yeux, somnambules un peu perdus, hagards même, comme au sortir d’un affreux cauchemar.

Oui, bien sûr, chaque soir à 20 heures, le peuple de France sort au balcon pour les applaudir à tout rompre et les politiques ont juré que «plus jamais, quoi qu’il en coûte». Héros, soldats, derniers de cordée promus les premiers, les qualificatifs n’ont pas manqué. Seulement voilà qu’ils ont peur à nouveau. Encore ? Oui. Mais d’autre chose. Je me souviens du regard professeur Michel, qui aurait pu être celui de Hassan ou de Jeanne, qui disent tous la même chose. A l’heure du déconfinement, quand l’épidémie sera retombée, que la loi d’airain de l’économie imposera son diktat, est-ce que ce sera toujours à la santé de payer l’addition ? Est-ce qu’on va encore nous oublier ? Faudra-t-il réapprendre à vivre à genoux, comme avant ? Ou souffrants, certes, mais debout, comme nous avons vécu le temps de la grande peur du Covid ?

 

(1) Tous les noms ont été modifiés.

 


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