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Liberia . Les années barbares de Charles Taylor

publié le 13/09/2006 | par Jean-Paul Mari

Rebelle, voleur, sanguinaire, ce descendant d’esclave devenu chef d’Etat se voyait déjà en Kadhafi de l’Afrique. Charles Taylor est aujourd’hui jugé par un tribunal international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Voici comment l’homme fort du Liberia est devenu le plus grand criminel vivant du continent noir


Pour approcher l’oeuvre de Charles Taylor, l’ancien maître du Liberia, voleur, rebelle, chef d’Etat, président exilé, inculpé par un tribunal international, arrêté et considéré aujourd’hui comme le plus grand criminel de guerre vivant d’Afrique, il faut remonter Broad Street. La grande rue coupe en deux la tôle des toits des maisons de Monrovia puis grimpe sous la végétation, longue allée de palace tropical qui aboutit à un kiosque crevé, deux canons de fonte, un phare hors d’usage et les ruines de ce qui fut le plus grand hôtel du pays, le Ducor Palace.

On enjambe un reste de porte vers sept étages d’escalier sans rampe. A l’intérieur, tout est obscur, gluant d’humidité et de crasse. Des rats et des ombres dévalent les marches. Les anciennes chambres de luxe abritent des familles de réfugiés qui vendent des cacahuètes, du sel, un bout de chandelle. Au sommet, une porte de planches s’ouvre sur le décor de l’ancien bar-terrasse où l’on dansait autrefois en habit de gala, le nez dans les étoiles, au-dessus d’une capitale étalée entre forêt et océan. Au centre, le dôme du Capitole, le stade et quelques immeubles officiels noircis, moignons d’institutions.

A main gauche, le début de la jungle épaisse et sombre avant les deux grands ponts de fer qui contrôlent l’entrée de la ville, où les miliciens de Taylor se sont battus, mètre par mètre, tout un printemps pour interdire le passage. Et West Point, un triangle de tôlesoù s’entassent 60 000 personnes, repaire de la violence des gangs, du shoot d’héroïne à un demi-dollar, des gosses qui dorment contre le flanc des pirogues. A main droite, la tache de rouille du port, ses quais crevés, ses grands cargos retournés sur des fonds ensablés. Et l’océan, masse grise et métallique qui se brise en paquets d’écume blanche sur la plage de cocotiers où personne ne se baigne.

C’est ici, face à l’hôtel Mamba Point, dans le dernier carré d’une péninsule cernée par les rebelles, qu’on enterrait les morts du jour, sur [cette étroite bande de sable blond. La dernière guerre perdue du président Taylor, juste avant son départ en exil, en août 2003. C’était il y a trois ans. Penché à la cime de cet immeuble vestige, on s’accroche des deux mains comme à la passerelle d’un paquebot en train de sombrer, proue à l’air, au sommet d’une montagne. Au-dessous, en un coup d’oeil la ville se lit, avec ses cicatrices et ses plaies encore à vif.

C’est Monrovia, capitale d’un Etat sauvage. 250 000, peut-être 300 000 morts, un tiers de la population exilée ou déplacée, pas d’électricité, pas d’eau courante, des routes effondrées qui ne mènent nulle part, 80% de chômeurs, des enfants-soldats privés d’école, la routine du viol des femmes, la vieillesse et la mort dès 45 ans… Il a fallu quatorze ans et beaucoup d’application pour détruire tout un pays. Et des hommes comme Charles Taylor, petit descendant d’esclave noir américain, devenu chef d’Etat. Tout a commencé par une invention, celle d’une nation, le Liberia.

Et une bonne intention, celle d’une société philanthropique américaine qui achète en 1822 un bout d’Afrique pour y réimplanter des esclaves affranchis, les Kongo. L’utopie est belle : des hommes libérés sur une terre libre, le Liberia est né ! Vingt ans plus tard, l’esclave est devenu maître et il a reproduit le modèle : il a réinventé le parti unique et imposé la ségrégation envers les indigènes africains, privés de droit de vote jusqu’en 1962, natives des ethnies oubliés au passage par les philanthropes. Pendant plus d’un siècle, l’histoire du pays est celle de la domination d’une élite noire qui adopte un modèle américain, un drapeau à une étoile, une Constitution bicamérale et des hauts-de-forme dans les couloirs du Congrès.

Jusqu’au jour où Samuel Doe, de l’ethnie méprisée des Krahns, fils de native et sergent-chef, tue de ses mains et éventre dans son lit le vénérable président William Tolbert. Avant de faire fusiller treize de ses ministres, vieillards aux cheveux blancs, déshabillés sur une plage de Monrovia par des soldats dont la joie sauvage va au-delà de la simple réussite d’un coup d’Etat. Charles Taylor, fruit d’une union mixte, est à la fois Kongo et native, fils d’un Américain noir installé dans le pays et d’une mère autochtone.

Né en 1948 dans le quartier d’Artiton, banlieue aisée de la capitale, il part se former aux Etats-Unis, où il obtient un diplôme en sciences économiques dans un collège du Massachusetts. A son retour, le haut fonctionnaire devient superintendant, chargé de superviser les achats du gouvernement de Samuel Doe. Et quand le coup d’Etat sanglant fait fuir les intellectuels du Liberia, il préfère rester au sein du pouvoir.

Une liaison trouble avec la CIA

A 31ans, il a déjà acquis une réputation et un surnom, « Superglu », pour sa capacité à retenir une partie de l’argent qui lui passe entre les doigts. Quatre ans après, accusé par le président d’avoir détourné 900 000 dollars, il s’enfuit aux Etats-Unis, où il est arrêté, joue les opposants politiques et réussit à ne pas se faire extrader vers le Liberia. Une dizaine d’années plus tard, en pleine guerre civile, sur une écoeurante cassette vidéo vendue dans la capitale, on verra Samuel Doe, prisonnier dans le port de Monrovia, ligoté, blessé aux jambes, le regard fou de douleur, les oreilles découpées à la baïonnette, interrogé par un ancien commandant de Taylor qui hurle, le torture et s’acharne à lui faire avouer ses numéros de comptes bancaires.

Aux États-Unis, le prisonnier Charles Taylor réussit à s’évader de la prison de Boston à l’aide, dit la légende, d’un drap noué en échelle de corde. La vérité désigne plutôt la CIA, avec qui Taylor entretiendra une liaison trouble. On le dit envoyé par l’Agence pour l’informer sur les gouvernements « subversifs ». Il disparaît pendant trois ans, traîne au Burkina, au Ghana et surtout dans la Libye de Muammar Kadhafi, où l’économiste se forme à la guérilla armée : il sera rebelle, leader d’un mouvement au nom ronflant de liberté, le Front national patriotique du Liberia (FNPL).

Taylor se rêve en nouveau Kadhafi, mais il n’est pas un militant révolutionnaire, porteur d’idées internationalistes, ni même un grand nationaliste pétri d’Afrique. Non, il est et restera chef de guerre, en treillis ou en costume-cravate, dans les maquis ou au palais présidentiel, un militant de la guerre ethnique menée comme une entreprise privée, un warlord fasciné par le pouvoir de l’argent, un prédateur qui confond les caisses de l’Etat et son butin. Et sur le fronton de son futur palais, il ne fera inscrire qu’une maxime : «Think big» («Vois grand»).

«Un jour, tous les chefs traditionnels ont tenu une réunion secrète; ils l’ont initié à leurs secrets et lui ont donné un nom : «Dakhpannah»… «l’homme fort»», raconte John Ndebe, un de ses anciens gardes du corps. Il appartenait au groupe des SSS, 900 hommes triés sur le volet, la milice privée du président : «Il fallait savoir lire, écrire, se battre et être d’une loyauté sans faille.» John a connu Dakhpannah Taylor dès 1990, dans les maquis de Lofa : «Un chef de guerre calme, aux nerfs solides, capable de résister à toutes les pressions et qui ne s’avoue jamais battu.» Un paranoïaque surtout, qui se méfie de tout le monde, sans cesse sur le qui-vive, fait davantage confiance à ses ennemis qu’à ses amis et passe de longs moments solitaire et silencieux.

«Quand il était content, il pouvait tout vous offrir. Mais quand il était en colère après vous, c’était terrible! Votre seule chance était de disparaître de sa vue ou de vous jeter à ses pieds en implorant son pardon.» En arrivant à Monrovia, Taylor tombe dans une embuscade et John le protège de son corps. L’attaque fera cinq morts et John en porte encore des cicatrices sur les mains, mais il fera désormais partie du cercle étroit des gardes du corps du président.

Le 24 décembre 1989, au soir du réveillon, il attaque le Liberia de Doe à partir de la frontière ivoirienne avec une soixantaine de miliciens, fournis par Kadhafi. La guerre civile commence ; elle va durer quatorze ans. De 1989 à 1997, Taylor tient le maquis. De 1997 à 2003, devenu président, c’est lui qui doit affronter les nouveaux rebelles venus de Guinée et de Côte d’Ivoire.Très vite, le pays devient un carnaval des morts parcouru par des combattants surarmés, kalachnikov à la main, machette à la ceinture, déguisés en jeunes mariées, habillés de longues robes blanches, grimés, une perruque blonde sur la tête, et qui plantent un tibia humain dans leur chevelure.

C’est le temps des enfants-soldats, arrachés à leur famille, battus, violés, brisés, envoyés au combat bourrés de haschisch, d’amphétamines, de brown powder, mélange de poudre de fusil et de cocaïne, gamins de 12 ans qui tuent en souriant. Comme le « général Zobon », adolescent de 15 ans qui commande la « Small Boys Unit », un bataillon de 1 800 enfants-soldats dont le QG est installé à Gbanga, dans la capitale de la rébellion. Assassinats, pillages, vols…, les rebelles se paient sur les villages ennemis. C’est le temps du viol comme arme de guerre.

Dans certaines régions, 7 femmes sur 10 ont été violées. C’est le temps de la magie noire, des grigris, des décapitations, du cannibalisme, des « protections » rituelles pour s’assurer que les balles adverses glisseront sur le corps du combattant. «Après avoir mangé cela, je serai invincible!» dit, face à la caméra, un adolescent en brandissant le coeur qu’il vient d’arracher à la poitrine de son adversaire.

Les diamants du sang

Au printemps 1990, dans Monrovia assiégée, les habitants creusent des puits en pleine ville ou arrachent de l’herbe pour se nourrir. La rébellion de Taylor n’est plus qu’à 1 500 mètres du palais de Doe, et tout le monde massacre, même les troupes présidentielles, qui assassinent 600 civils réfugiés dans une église luthérienne. A l’époque, des ambassadeurs effrayés parlent de «suicide national». Le Liberia est au coeur des ténèbres. Quand une force d’interposition africaine repousse les hommes de Taylor hors de Monrovia, la guerre reprend, cette fois de l’autre côté de la frontière. «Think big» !

En mars 1991, un groupe de 100 hommes, dont pas mal de combattants de Taylor, attaque la frontière de la Sierra Leone, riche de ses mines de diamants. L’allié de Charles Taylor s’appelle Foday Sankoh, chef du Front révolutionnaire uni (RUF), mais la fête macabre est la même, sauf que les combattants inaugurent, à coups de machette, une campagne de mutilation au coude ou à l’épaule, la célèbre « manche longue-manche courte », et menacent leur victime : «Une larme, une seule, et tu es mort!» En décembre 1999, les Nations unies publient un rapport sur le trafic de diamants et d’armes dans la région. Conclusion : la grande majorité des diamants sierra-léonais partent directement vers le Liberia.

Les armes arrivent en sens inverse grâce aux hommes d’affaires du président, qui vont jusqu’en Europe de l’Est s’approvisionner en kalachnikovs, mitrailleuses, lance-grenades et mortiers. Les «diamants du sang» sont devenus un trafic d’Etat dès 1997, au lendemain de l’élection de Charles Taylor comme… président de la République du Liberia ! Une campagne surréaliste où le slogan des partisans du FNPL de Taylor est clair : «He kill my ma, he kill my da, I’ll vote for him» (« Il a tué mon père, il a tué ma mère, je vote pour lui »). Et c’est ce que font les Libériens à plus de 75% ! Pourquoi ?

Parce que Charles Taylor est un populiste qui joue les natives ; il sait parler au peuple et lui faire croire que tout le mal vient des partis institutionnels. La rébellion impose l’image d’un chef de guerre charismatique sans qui il n’y aura jamais la paix tant qu’il tiendra le maquis.

Pour les traîtres, les indisciplinés, les suspects et plus tard les opposants, il y a le camp de Gbatala, dont on ne revient pas. Une vieille femme, rare survivante, a osé raconter les détenus ligotés, bandeau sur les yeux, affamés, torturés, allongés sur les nids de fourmis noires ou brisés par des viols répétés.

En 2001, peu après ce témoignage, on retrouvera la vieille femme assassinée. Installé au sommet de l’Etat, le président-chef de guerre a son armée privée, sa milice et son camp de détention : l’Etat et ses richesses lui appartiennent. Sous les gravats de la guerre, les Libériens marchent pieds nus sur un trésor, des mines de fer, d’or, de diamants, et surtout du bois, commun ou précieux, acajou, mahogany ou azobé, plus dur que la céramique.

«On peut extraire de ces forêts jusqu’à 400 mètres cubes par hectare, toutes essences confondues, 1 million de mètres cubes par an!» dit Robert, forestier installé ici depuis vingt ans. Il a tout connu du Liberia, un pays de carte postale, moderne, propre, les débuts de la rébellion et Charles Taylor, maître d’immenses forêts : «Entre 1992 et 1996, il contrôlait 90% du pays, il avait son gouvernement, sa capitale à Gbanga, où l’on payait nos taxes.»

Le bois, coupé, transporté jusqu’aux ports rebelles, est exporté vers l’étranger, au nez du gouvernement, impuissant. Quand Taylor est élu président, Robert ne paie plus ses taxes dans la brousse, mais dans la capitale, Monrovia. Taylor a du bois et il a besoin de beaucoup d’argent pour tenir un pays qui s’effondre, envoyer ses miliciens jouer les « libérateurs » en Sierra Leone, en Guinée et en Côte d’Ivoire, pour agrandir son territoire mafieux… «Think big» ! Malgré l’embargo imposé par l’ONU, il lui faut des armes !

Les mallettes de dollars de Mr Guus

C’est alors qu’apparaît Guus Kouwenhoven, « Mister Guus », un personnage extraordinaire. «Un homme d’affaires néerlandais, élégant, souriant, play-boy jovial, parfaitement à l’aise, surtout avec les principes», dit Robert le forestier. Il l’a vu arriver dans les années 1980, cadre supérieur d’une société néerlandaise en Indonésie. Il prend la direction de l’hôtel Africa, un palace de plus construit par feu le président Tolbert, 400 chambres et 52 villas.

Un incendie providentiel, une police d’assurance énorme, et Mr Guus reconstruit un palace de 4 millions de dollars, un casino, puis prend la concession BMW, gère des bateaux de pêche et une société d’avions-taxis. Au Liberia, quand il s’agit d’argent, on ne peut pas survivre sans Charles Taylor. Mr Guus devient son homme de main, fréquente le palais, conseille, discute bois, armes et stratégie guerrière. Il prend contact avec OTC, une société indonésienne qui fait venir 250 bulldozers Komatsu et 300 camions. OTC coupe «tout et n’importe quoi, même les arbustes», se désole Robert.

Le bois est vendu contre une commission de 15 dollars par mètre cube payée à Taylor. Mr Guus envoie ses émissaires, chargés de mallettes de dollars, vers les marchands d’armes de la planète, et le port de Monrovia accueille des conteneurs bourrés d’AK49 chinoises. L’argent afflue : 25% des fonds ouest-africains, soit 3,8 milliards de dollars, déposés dans les banques suisses, sont d’origine libérienne.

Le président Taylor devient riche, puissant et respecté. Au début de son règne, il a su séduire des hommes comme l’ex-président américain Jimmy Carter venu lui rendre visite, une personnalité noire comme Jesse Jackson ou toute une kyrielle d’évangéliques américains comme Pat Robertson, qui lui assure sa bénédiction dans un pays où chacun, surtout les tueurs, se doit d’aller à la messe. En 1998, alors que le Liberia est à feu et à sang, le président Taylor et sa femme réussiront même à se faire recevoir par Jacques Chirac, sur le perron de l’Élysée.

Mais dans les maquis du Liberia ses forces doivent reculer. Soutenus par la Guinée ou la Côte d’Ivoire, les Libériens unis pour la Réconciliation et la Démocratie (Lurd) et le Mouvement pour la Démocratie au Liberia (Model) – de nouveaux « mouvements de libération » – avancent pour venger l’agression sur leurs frontières. La guerre enraie la belle mécanique mise en place par Mr Guus. «OTC a dû rembarquer ses bulls et ses camions, dit Robert le forestier. Heureusement! Cinq ans de plus et il aurait rasé les forêts du Liberia!»

A l’été 2003, les nouveaux rebelles sont enfin aux portes de Monrovia et la bataille des ponts fait rage. Affamés, assoiffés, sous les obus et les bombes, les habitants regardent, hagards, les navires américains bourrés de marines qui croisent au large depuis des semaines, sans jamais débarquer pour mettre fin à la boucherie. De rage et de désespoir, ils entassent chaque jour de nouveaux cadavres devant les portes de l’ambassade américaine à Monrovia. Désormais, Charles Taylor est seul. Il a perdu le soutien de Washington, dit convaincu, John Ndebe, son garde du corps, depuis qu’«il a affirmé lors de son investiture que les Etats-Unis ne devaient plus dicter leur politique au Liberia».

L’ONU a envoyé des forces africaines, publié un rapport accablant et imposé un embargo sur les armes ; le monde entier, quand il détache un instant son regard de la guerre en Irak, est écoeuré par la boucherie au Liberia. Et sur le terrain Taylor sait que ses fighters ne pourront pas résister éternellement. Alors le grand acteur qu’il est met en scène son départ, se présente en boubou blanc, en « agneau sacrificiel », en pasteur qui se prosterne devant la foule et demande pardon.

Puis il réunit sa garde rapprochée. «Il était midi, nous étions devant lui au garde-à-vous dans une salle du palais, se rappelle John. Il a dit que nous étions sur une voie ferrée, qu’un grand train arrivait, qu’on ne pouvait plus lutter et que rien ne l’arrêterait. Il fallait laisser passer le train… et revenir plus tard.» Les hommes pleurent, il les salue et disparaît. On le retrouvera exilé au Nigeria, accueilli par le président Obasanjo.

A Monrovia, le gouvernement de transition, fait des mêmes soudards, va continuer à piller le pays pendant deux ans. Lui vit dans une résidence luxueuse à Calabar, son téléphone à la main, en contact avec ses partisans au Liberia.

La nouvelle présidente digne de ce nom élue en 2006, Ellen Johnson Sirleaf, s’en méfie et ne veut pas d’un procès qui pourrait déstabiliser le pays. Le jour de son investiture, elle a promis que «le Liberia ne serait plus l’épicentre des conflits en Afrique». Mais depuis juin 2003 Charles Taylor, poursuivi par le tribunal spécial pour la Sierra Leone, est sous le coup de 17 chefs d’inculpation pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, «exécutions extrajudiciaires, violences sexuelles, violences physiques, mutilations, utilisation d’enfants-soldats, enlèvements et travail forcé, pillages». Sous la pression des Etats-Unis, la nouvelle présidente finit par demander son extradition.

Au Nigeria, on pousse Taylor à « tenter de s’évader », et le voilà lancé en 4×4 diplomatique, avec boubou blanc, fausse épouse et deux vraies valises de dollars, vers la frontière ivoirienne, dans une misérable fuite à Varennes qui achoppe sur deux pauvres douaniers. C’est fini. Transféré en catimini au Liberia, il n’en voit que le tarmac de l’aéroport et il est aussitôt expédié vers une cellule de Freetown, en Sierra Leone. «Tout cela est injuste. Encore une fois on essaie de diviser le peuple du Liberia», soupire tristement Jewell Howard Taylor, la dernière femme de Taylor, devenue sénatrice.

Dans sa villa de Monrovia, elle vous reçoit, entourée de grands portraits d’elle-même et de son mari en compagnie de présidents étrangers. «Ce n’est pas un lâche, il se battra. Et il a beaucoup d’histoires à raconter!» Au téléphone le matin même, son mari lui a juré : «Ils croient qu’ils vont m’avoir… mais ils ne m’auront pas!»

«Son procès à La Haye doit envoyer un message à toute la région, a affirmé le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, celui de la fin de l’impunité.» A 58 ans, Charles Taylor ne sera jamais le nouveau Kadhafi de l’Afrique, juste un chef de guerre devenu président et qui a ramené son pays à l’état sauvage.

Jean-Paul Mari

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