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Les derniers jours de Tchernobyl

publié le 14/02/2007 | par Jean-Luc Moreau

La centrale nucléaire de Tchernobyl a fermé définitivement ses portes en décembre 2000.
Le 26 avril 1986, l’explosion de son réacteur IV dispersa sur l’hémisphère Nord un « nuage » chargé d’environ six tonnes de radio éléments, cinq cent fois plus que la bombe d’Hiroshima! Une population d’au moins 18 millions d’individus fut contaminée, en ex-Urss et un peu partout en Europe. Dans une résolution adoptée à l’unanimité par l’ONU en décembre 1990, l’accident fut qualifié de « désastre radiologique et environnemental et situation d’urgence sans précédent ».


On voudrait croire aujourd’hui à la fin du cauchemar. Mais le temps est loin où l’on pourra jeter Tchernobyl aux oubliettes de l’Histoire. Quatorze ans après le drame, rien n’a été réglé!

D’abord parce l’irradiation tue encore et continuera de tuer longtemps, comme la plus injuste des épidémies. Dans l’indifférence quasi générale ou, ce qui est pire, le non-dit organisé.

Ensuite parce que la centrale demeure excessivement dangereuse, fermée ou pas. La catastrophe a été causée par seulement 3% du carburant radio actif contenu dans son réacteur IV. 196 tonnes non maîtrisées de poison pur sont ensevelies sous un « sarcophage » de béton que la communauté internationale va tenter de « stabiliser ». Une solution au rabais, pour laquelle on peine à réunir 760 millions de dollars, même pas le coût d’une semaine de frappes aériennes au Kosovo!

Ces travaux ne seront pas achevés -dans le meilleur des cas- avant 2007. Ils ne feront pas de miracle. Avec les moyens qu’on leur donne, les experts n’ont aucune prétention de pouvoir fiabiliser le site avant plusieurs générations.

Les « pays donateurs » impliqués à Tchernobyl se réuniront à Berlin le 5 juillet. Leurs propositions pas toujours désintéressées soulèvent de nombreuses questions sur les enjeux réels de la liquidation programmée du « monstre ». Reportage:

Anastasie rêvait de devenir mannequin. Chaque matin elle se coiffe d’une perruque auburn de la couleur de ses anciens cheveux et elle se maquille avec un petit miroir de poche que lui prête sa maman. Ici, au service pédiatrie du Centre de Recherche pour la Médecine des Radiations de Kiev, les salles de bain n’ont pas de miroir. Inutile de rappeler aux enfants chauves les effets de la chimiothérapie. Anastasie ne le sait pas, mais les dernières analyses de son sang viennent de rendre leur verdict: la leucémie dont elle souffre depuis quelques mois atteint le stade terminal. Elle a tout juste dix huit ans.

« Pourquoi? » demande sa mère effondrée dans le couloir. « Nous habitons Kiev, à presque 200km de Tchernobyl. Nous n’avons jamais mis les pieds dans la zone maudite! » Le docteur Catharina Brouslova, hématologue, tente de trouver les mots qui apaisent. Mais la vraie raison des cancers de la tyroïde et des leucémies de ses jeunes patients, personne ne la sait mieux qu’elle. Le 26 avril 1986, elle fut dépêchée sur les lieux du drame avec une équipe médicale d’urgence pour participer à l’évacuation des 52.000 habitants de la ville de Pripiet, à deux km de la centrale nucléaire en flammes. Elle n’oubliera jamais l’épais nuage d’iode et de particules radioactives qui recouvrait la zone comme un brouillard sale. Après trois jours, ses cheveux étaient tellement contaminés qu’ils tombaient par poignées. Contaminés comme les roues des bus qui déversaient leurs flots de réfugiés au cœur de Kiev, ou comme tout ce qui fut pillé dans les milliers d’habitations désertées pour être revendu au marché noir, répandant la peste. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de trouver du gibier braconné et des légumes contaminés sur les étalages de la capitale d’Ukraine. A quoi bon expliquer ça à la maman d’Anastasie…

A Kiev, 45000 cobayes humains alimentent une banque internationale de données scientifiques. Mais la médecine des radiations piétine ou ne dit pas tout, et l’aide humanitaire promise aux habitants des zones contaminées n’a jamais été réalisée.

Le centre de recherche pour la médecine des radiations a été crée à Kiev au lendemain du drame pour venir en aide aux irradiés et tenter de décrypter les mécanismes du mal qui, à divers degrés, touche environ 4 millions d’Ukrainiens. Le Japon, on comprend pourquoi, à largement contribué à son financement. Outre un hôpital dédié à la pathologie de l’irradiation, le complexe anime un centre de diagnostique et de contrôle, le « registre ». « Ceux du registre », 45000 cobayes humains dont 15000 enfants, sont périodiquement convoqués pour un bilan de santé complet. Leurs profils médicaux détaillés sont enregistrés dans des banques de données informatiques codées, à l’intention de la communauté scientifique internationale.

Un rapport du secrétaire général de l’ONU le déplorait déjà en 1993: « l’intérêt de la communauté internationale pour les effets de l’accident se traduit principalement dans la recherche ». La plupart des programmes d’aide humanitaire censés porter secours aux populations contaminées n’ont jamais été réalisés. Le « Chernobyl trust fund » établi en 1995 par l’ONU devait financer une aide évaluée à 800 millions de dollars. Ce budget a été divisé par dix en cinq ans et n’a jamais récolté que 1,5 millions. Une injustice logique. Les pays donateurs sont aussi les pays riches, « nucléarisés. Ils ont tout intérêt à privilégier la recherche, dont le principal enjeu est de défendre la réputation du nucléaire en minimisant les conséquences de la catastrophe au nom de la « rigueur scientifique ». L’Organisation mondiale de la santé (OMS) est liée à l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) par un accord de 1959 qui prévoit « la sauvegarde du caractère confidentiel de certains documents ».

Quatorze ans après la catastrophe -cinquante cinq ans après Hiroshima!- force est de constater que l’on ne sait rien ou presque des effets sournois de la radiation sur notre organisme. Ou que l’on ne dit pas tout. Certains chiffres sont pourtant terrifiants. En Ukraine, le nombre de cancers de la tyroïde des adolescents a été multiplié par dix et 1800 enfants ont subi l’ablation de la glande tyroïde entre 1986 et 2000. Il y en a au moins autant en Russie, plus encore en Biélorussie. Mais les statistiques ne tiennent pas compte des milliers d’autres qui sont morts avant d’avoir été hospitalisés. Pour le professeur Dimitry Bazyka, directeur adjoint: « il est très difficile d’établir des relations de cause à effet chez les personnes faiblement ou moyennement irradiées. Nous constatons seulement que ces gens sont trois à cinq fois plus malades que les autres, et surtout que leurs maladies évoluent différemment. Seuls les irradiés à forte dose présentent des pathologies spécifiques. »

Comme Victor Skopitch, 49 ans, le « liquidateur de première catégorie ». Il était conducteur de travaux. Dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, en bon ouvrier stakhanoviste, il faisait les « trois huit ». De son plein grès, parfaitement conscient du danger, il est allé prêter main forte aux pompiers qui tentaient de maîtriser l’incendie. Après trois jours en enfer la cabine de son camion Kraz a été dosimètrée a plus de 15 rem/heure…trois fois la dose maximum tolérée pour un an! Il souffre du « bouquet de maladies » propre aux irradiés graves, principalement d’une sorte d’hémophilie qui ne peut être enrayée que grâce à des médicaments français hors de prix. Sa pension mensuelle d’invalidité est de 800 hrivnas, à peine mille francs. Il séjourne huit mois par an à l’hôpital.

Ils étaient 237 à posséder comme lui la carte officielle de « liquidateur ». Quarante-sept sont déjà morts. Les autres sont soignés et « étudiés » au service de pathologie des radiations du professeur Kovalienko. Ils se connaissent tous et forment une caste à part de héros dont l’Histoire ne veut pas se souvenir. « Si j’avais été blessé à la guerre, j’aurai droit à tous les honneurs, » confie Victor.

Beaucoup d’autres « liquidateurs » ignoraient les risques et furent manipulés. Vera Chevtchenko est infirmière. En 1986 elle habitait le village de Lioutitch, à 70 km de la centrale. Le 27 avril des officiers du service de recrutement de l’armée sont venus annoncer à son jeune frère Vladimir qu’il était mobilisé « pour aller faire la popote dans un camp d’entraînement ». Vladimir était cuisinier. Il s’est retrouvé Tchernobyl, sans protection, sans information. Les officiers se relayaient tous les trois jours. Lui est resté trois mois. De temps en temps on demandait des volontaires pour aller creuser une galerie sous le réacteur accidenté. Ceux qui acceptaient recevaient un an de solde pour dix minutes d’effort. Dix minutes mortelles. Vladimir est décédé d’un cancer à 27 ans. Vera a décidé de consacrer sa vie aux irradiés en mémoire de son frère. Mais elle n’en peut plus: « Nous perdons en moyenne un patient par semaine. Tous sont condamnés. La nuit, discrètement, nous conduisons les corps au funérarium. La radiation est la pire des épidémies, la plus sournoise. Je suis complètement dépressive, je vais arrêter. »

l’Urss avait dépensé 5,7 milliards de dollars et risqué la vie de 600 000 « liquidateurs » pour réparer d’urgence les dégâts. Aujourd’hui il faudrait au moins 10 milliards de plus pour assainir le site, mais seulement 758 millions vont être accordés.

On a souvent écrit que la « liquidation » de l’accident avait été bâclée par des irresponsables. Il n’en est rien. Les experts occidentaux se demandent même encore comment il fut humainement possible d’accomplir une tâche aussi titanesque et incroyablement dangereuse en si peu de temps. Les travaux de consolidation du bâtiment du réacteur IV débutèrent à l’automne 86 et durèrent six mois. En plein hiver, dans des conditions radiologiques épouvantables (1000 à 15000 rem par endroit!) six cent mille hommes et femmes, au péril de leurs vies, s’acharnèrent à déverser 250 000 tonnes de béton et de matériaux divers sur la plaie radioactive béante et à décontaminer ses abords. L’entrée du site était barrée d’une banderole patriotique qui donnait le ton: « l’amitié des peuples soviétiques est plus forte que l’atome. » Les milliers de véhicules et d’engins ayant servi au chantier, camions, grues, chars, hélicoptères, furent tellement contaminés qu’aujourd’hui encore il est impossible d’approcher à moins de 100 mètres de l’enclos où ils sont stockés sans faire grésiller les dosimètres!

Quelques chiffres donnent l’étendue du problème. Et du désastre! Un réacteur nucléaire de ce type contient 200 tonnes de carburant radioactif. Six tonnes « seulement », 3%, ont été transformées en poussières par l’incendie pour devenir le « nuage de Tchernobyl », chargé de cinq cents fois plus de radionucléides que la bombe d’Hiroshima. Les travaux d’urgence eurent donc pour objet de « contenir » 196 tonnes de poison pur, de quoi contaminer définitivement un bonne moitié de la planète!

Où en sommes nous aujourd’hui? Le sarcophage est un gigantesque mécano construit dans l’urgence sur des ruines. Il est constitué d’un toit, qui menace de s’effondrer, et de deux murs dont une « cascade » destinée à renforcer sa structure. Il se déforme, et il n’est pas étanche. On lui connaît au moins 200 m² de « fuites ». Non que les ingénieurs soviétiques de l’époque étaient incompétents, mais quatre-vingt dix pour cent des quelques sept cent pièces du bâtiment sont tellement polluées qu’il est tout bonnement impossible d’y pénétrer. De rares expéditions, quasi suicidaires, ont permis de localiser une partie du combustible sous les décombres. Soixante tonnes n’ont jamais été retrouvées, et trente tonnes de poussières, plus de quatre fois le nuage de 1986, menacent de s’échapper au premier appel d’air!

La communauté internationale va tenter de « sécuriser » cette bombe écologique à retardement pour un budget de 758 millions de dollars financé principalement par le G7 et l’Union européenne. Les travaux, qui dans le meilleur des cas ne seront pas achevés avant 2007, viseront à confiner les déchets à l’intérieur de l’installation, en particulier grâce à un système de ventilation qui limitera le vol des poussières. Mais la vraie solution n’est pas là, les spécialistes le savent bien. Pour éradiquer le mal il faudrait pouvoir extraire le combustible et le recycler, ce qui coûterait infiniment plus cher (10 milliards de dollars, selon certaines estimations). Pour Vladimir Shcherbin, directeur adjoint du centre d’études scientifiques et techniques pour le sarcophage (ISTCS): »Les occidentaux n’ont aucune vision à long terme. Ils veulent mettre un pansement sur le sarcophage mais n’envisagent pas de sortir le carburant radioactif des décombres. C’est une erreur, le site ne sera jamais sain. »

Les risques sont déjà ahurissants, tout comme le défi technologique. Il y a deux ans, une simple cornière de soutènement de la cheminée centrale a du être réparée. L’opération a demandé un an de préparation et cinq mois d’efforts. La dose collective de radioactivité reçue par les techniciens fut 480 rem, soit trois fois plus qu’au cours de la révision décennale d’une centrale atomique saine.

Artur Korneev, vétéran de 1986, est l’ingénieur ukrainien en charge du sarcophage. Dans son bureau musée s’entassent les souvenirs de quatorze années de lutte, casques de chantier, masques à gaz, dosimètres usagés, portraits de collègues décédés ou de personnalités en visite officielle… Epuisé, l’homme n’a rien perdu de son humour grinçant. A-t-il espoir de voir un jour le site fiable? Il pose des yeux nostalgiques sur une image épinglée au mur. Une gamine joue à la balançoire: « Lorsque ma petite fille sera grand-mère, ses petits enfants ne serons toujours pas en sécurité ici! »

Du « conte de fées » à « la cité de l’avenir », la zone interdite est un monde à part, complètement surréaliste. L’arrêt du dernier réacteur de la centrale condamne 6000 ouvriers au chômage et sonne le glas d’une ville de 25 000 habitants.

« Tu marches dans un champ de mines une fois et demi plus grand que l’état du Luxembourg. Mais tu ne sais jamais quand tu sautes. Le césium 137 est disséminé en tâches sur toute la surface, comme sur une peau de léopard. Certaines sont minuscules. » Konstantin sait de quoi il parle. Pendant dix ans il a effectué des relevés dosimétriques sur le site pollué. A trente ans il a perdu presque toutes ses dents et se sait condamné par une tumeur au cerveau. Il ne porte même plus sa tenue de protection: « Je suis vacciné! »

Redkovka, un village parmi d’autres au cœur de la zone d’exclusion. Ses cinq cents habitants ont été évacués manu militari dès le lendemain du drame. Depuis la nature reprend ses droits. Un couple de cigognes niche au sommet d’un poteau électrique branlant. Des chevaux redevenus sauvages déambulent d’un pas lourd parmi les ruines. Un vieux tracteur rouillé gît sur le flanc dans une cour de ferme déserte envahie de ronces, comme sur un champ de bataille. Soudain, un vieillard apparaît, une salade dans la main. Il rentre de son potager: « Après la guerre je suis revenu à pieds de Vladivostok, c’est pas leur atome qui va me faire partir! ». Il a 82 ans, sa femme un peu moins. Ils ont décidé de finir leurs jours ici, la police ferme les yeux. « On m’a opéré de la tyroïde l’an dernier, à part ça tout va bien. Je braconne des carpes dans la rivière. Elles sont énormes, trois fois plus grosses qu’avant l’accident. Ne le dites surtout pas au service de surveillance du poisson! »

Tchernobyl est à huit km. Maisons aux carreaux cassés éventrées par la végétation sauvage, rues défoncées, immeubles barricadés à la hâte. Des pompiers occupent encore la caserne. Personne ne voulait le faire, alors ils ont eux même dressé un monument à la mémoire de leurs camarades sacrifiés le jour fatidique: « à ceux qui sauvèrent le monde ». La ville n’est pas déserte. On y croise des hommes et des femmes, vieux pour la plupart, cheveux et teint gris, en treillis camouflés. Les fantômes de l’Armée Rouge. Certains portent encore sur la manche les insignes des « forces spéciales de l’atome » et des « expéditions scientifiques ». Une ancienne école maternelle, « Le conte de fées », est leur quartier général.

Le professeur Vladimir Shcherbin se souvient: « Nous étions l’élite scientifique de l’Urss. On nous a envoyés ici dés la première semaine avec les pleins pouvoirs et un budget illimité pour superviser la liquidation. Je commandais pour un million de dollars d’équipement et je recevais tout par porteur spécial le lendemain. Aujourd’hui c’est différent. Beaucoup de mes collaborateurs sont partis gagner de l’argent à l’étranger. Ceux qui restent acceptent un salaire de misère par fidélité à la parole donnée. » L’aide internationale? « Nous n’en voyons pas la couleur. On nous ignore poliment, nous avons pourtant quatorze ans d’expérience et nous vivons sur place! »

Dans une ancienne salle de classe, un docteur en physique nucléaire fait des recherches sur l’état isotopique des particules d’uranium. L’Académie des Sciences d’Ukraine le paye 120 dollars par mois…de temps en temps. La pièce suivante est occupée par un ingénieur robotiste de réputation mondiale, ex employé de la NASA. Il bricole des machines pour explorer les ruines du réacteur « parce que nous avons donné assez de vies comme ça. » Au fond du couloir, un labo de chimie. Trois femmes en blouses blanches analysent des déchets radioactifs hyper dangereux prélevés sur le site. La pièce est une véritable jungle de plantes vertes: « elles nous donnent de l’espoir, elles sont la vie. »

Les 25000 habitants de Slavoutitch, eux, n’ont plus aucun espoir. Dans quelques mois leur ville sera morte.

Cette « cité de l’avenir » fut inaugurée dès 1988 en bordure de zone d’exclusion, à 57 km de la centrale. Architecture moderne, infrastructures de qualité, grands projets de développement. Patricia Kaas en personne est venue y donner un concert. Il s’agissait alors de symboliser le renouveau de Tchernobyl et de faire oublier la tragique évacuation des irradiés de Pripiet, la ville fantôme. Il fallait surtout attirer du sang neuf pour faire tourner les trois réacteurs encore actifs. C’était la fin de la Perestroïka, l’Empire chancelait sur ses bases. On fit appel à l’élite ouvrière de l’URSS. Des milliers de jeunes volontaires -vingt quatre ans en moyenne- accoururent des « villes secrètes », ces « boîtes postales » de Sibérie et d’ailleurs qui n’apparaissaient même pas sur les cartes. L’atome, ils connaissaient, ils n’en avaient pas peur. Leurs parents avaient passé leurs vies à fabriquer des ogives à « Zlatooust 36 » ou a manipuler de l’uranium à « Krasnoyarsk 45 ». Ils ne pipèrent même pas en apprenant que Slavoutitch venait d’être construite par erreur sur deux « tâches » de césium 137. Un train spécial relie la ville à l’usine. Dans la gare, un panneau électronique affiche en permanence la dose de radioactivité du jour…

L’enthousiasme fut de courte durée. Le réacteur II mis hors service en 1991, puis le I en 1996 et neufs mois de salaires impayés amorcèrent le déclin. Le 15 décembre prochain, l’arrêt du réacteur III laissera six mille ouvriers au chômage et sonnera le glas de la ville. Le plus désabusé est peut-être Viktor Shilenko, le directeur de l’hôpital: « en fermant la centrale, on nous achève! » Il y a dix ans, les promoteurs de Slavoutitch claironnaient: « nous avons le plus fort taux de natalité d’Ukraine. » Rien d’étonnant avec une population si jeune. Le médecin en chef n’a plus cœur à pratiquer la langue de bois officielle: « En arrivant ici, ces jeunes des villes secrètes présentaient déjà des pathologies héréditaires liées à la pollution chimique ou aux radiations. On leur déconseillait de faire des enfants, mais ils n’écoutaient pas. Aujourd’hui la situation sanitaire se dégrade à vue d’œil, dégradation accentuée par les effets psychosomatiques de la perspective du chômage et du sentiment d’abandon. Je ne reçois même plus l’aide médicale étrangère, bloquée en douane pour cause de bakchich! »

L’envers de ce décors de théâtre déjà fané, c’est « Slavoutitch 2″, le cimetière. Konstantin essaye de crâner mais ses mots sonnent faux:  » ma future résidence secondaire. » Des centaines de tombes alignées dans une immense clairière. Celles des bébés se comptent par dizaines!

L’industrie nucléaire occidentale encaisse la majeure partie des budgets d’assistance que votent…les pays occidentaux! La fermeture de Tchernobyl n’est pas une opération de salut public. Elle devrait même, à terme, engendrer de gros bénéfices.

Alexandre Chevtchenko est l’ingénieur responsable de la sécurité du réacteur III. Il travaille à la centrale depuis 1981 et fut « liquidateur » en 1986. Récemment il a passé une licence d’économie à l’université de Kiev, « pour mieux comprendre. » Il ne mâche pas ses mots: « la fermeture définitive de Tchernobyl résulte d’une guerre économique plus que d’un véritable soucis écologique. Depuis 1886, nous avons investi 300 millions de dollars pour améliorer la sécurité des tranches I, II et III et nous sommes parvenus à un niveau au moins égal à celui des centrales occidentales de même génération. » Certaines normes sont même plus sévères qu’à l’Ouest. » Nul ne conteste que nos réacteurs de type RBMK à empilement de graphites soient inflammables donc peu fiables. Mais treize d’entre eux sont encore en service en Russie et en Lituanie, dont personne n’exige leur fermeture. » Pour le technicien, le problème est ailleurs. La centrale génère encore 100 millions de dollars de bénéfices par an… « Mais 20 millions seulement rentrent dans les caisses. Le reste s’évapore mystérieusement dans les arcanes du pouvoir. Voilà pourquoi les investisseurs étrangers nous condamnent à mort. Ils veulent construire un nouvel outil de production dont ils auront le contrôle total. »

Autrefois creusé industriel de l’Union soviétique, l’Ukraine est engluée dans la crise et la corruption depuis son indépendance en 1991. Air connu en ex-Urss, une poignée de nantis s’y livre une guerre sans merci pour contrôler les richesses dans une économie de troc et de marché noir, sur fond de PIB en chute libre et d’appareil industriel en complète déliquescence. Pavlo Lazarenko, premier ministre entre 1994 et 1997, est emprisonné aux USA depuis un an. Un mandat d’arrêt international l’accuse d’avoir volé et blanchi 880 millions de dollars. Il exportait du manganèse pour son propre compte… Gazprom, le géant russe du gaz naturel, a présenté cette année à l’Ukraine une facture de 1,6 milliards de dollars pour le détournement de plus de deux milliards de mètres cubes de gaz, clandestinement siphonnés d’un gazoduc.

Le dessous des cartes…Dans ce contexte pour le moins houleux, un mémorandum portant sur la fermeture définitive du site de Tchernobyl « au plus tard en l’an 2000 » a été signé en décembre 1995 par l’Ukraine et des « pays donateurs », essentiellement le Groupe des pays les plus industrialisés et l’Union Européenne. Conformément à cet accord habilement négocié, le président Ukrainien Léonid Koutchma exerce depuis cinq ans un chantage sur la communauté internationale pour obtenir le financement de deux centrales atomiques neuves, à Rovno et Khmelnitsky, en « compensation » de la perte de Tchernobyl. Il semble que malgré de fortes réticences allemandes (Berlin vient d’annoncer son renoncement définitif à l’énergie nucléaire) il ait obtenu gain de cause. Un prêt de 1,5 milliards de dollars lui aurait été accordé pour l’achèvement de ces « tranches », qui seraient opérationnelles vers 2004. Elles s’ajouteraient aux deux usines de même type déjà en service à Zaporijia et Pivdenno, portant à treize le nombre de réacteurs modernes en Ukraine.

Soutenu par le FMI et -plus discrètement- par certains groupes d’intérêt du « lobby nucléaire » occidental, le projet est plus ambitieux encore. Il vise à restructurer en profondeur le système de production électrique ukrainien afin d’assainir Energoatom, la compagnie nationale. Une fois devenue rentable et compétitive, l’entreprise sera « privatisable ». Il sera alors possible de la racheter comme Electricité De France, par exemple, s’est porté acquéreur en 1999 de la société britannique London Electricity.

Energoatom est également bénéficiaire des fonds alloués à la mise en sûreté du sarcophage du réacteur IV -758 millions de dollars, à peine le coût d’une semaine de frappes aériennes sur la Yougoslavie- Ce budget financé par la BERD lui sert à rémunérer son principal « client », un consortium composé de trois opérateurs, les sociétés américaines Bechtel et Battelle Memorial Institute, et EDF, « premier électricien d’Europe » avec 58 réacteurs nucléaires en fonction. Un contrat d’ingénierie de 120 millions de francs sur deux ans, qui couvre la première phase du projet d’amélioration du sarcophage prévu pour s’étendre sur une période de 8 ans, lie Energoatom à ses partenaires. Bechtel, le plus important bureau d’ingénierie du monde, chef de file du consortium, est responsable du management général du projet. EDF en est le responsable technique, Battelle étant chargé de coordonner les procédures.

Ici ? Mais tout va très bien, il n’y a pas de monstre, ironise une technicienne française venue travailler quelques semaines pour le consortium. Konstantin le dosimétriste n’est pas de cet avis. L’agitation mercantile qui préside à la fermeture du site le laisse de marbre. Autant que ces étrangers donneurs de leçons qui, à niveau de compétence égale, gagnent en un mois plus que lui en un an. Le monstre, il est là, partout, jusque dans nos cerveaux. Vous n’êtes pas prêts de l’endormir avec une berceuse !

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