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A lire : « Shiftas ». Un roman en Somalie

Livres publié le 20/12/2019 | par Léonard Vincent

Le terme « schifta » désigne en Érythrée, en Éthiopie, en Somalie et dans d’autres pays d’Afrique un bandit, un hors-la loi. Bruno Commandant, cuistot du pétrolier le Baraka, appartenant au Libéria mais battant pavillon des Bahamas se retrouve coincé au port de Mogadiscio suite à une avarie électrique dont personne ne veut payer la réparation.


L’équipage est contraint de quitter le navire sans solde. Bruno passe la soirée à quai avec Medhanie, rencontré sur le port, ancien combattant érythréen passé par les quartiers nord de Marseille. Ils rejoignent un campement de dockers et font la connaissance d’Abdi, un jeune berger qui peine à s’adapter à la violence de la capitale. Leur groupe est attaqué par des voyous. Les trois hommes parviennent à s’échapper et se réfugient chez l’oncle d’Abdi en affaires avec le gouvernement corrompu du pays. Sans perspective et sans argent, les trois hommes envisagent d’abord de quitter le pays jusqu’à ce qu’Abdi ne leur révèle l’existence d’un trésor planqué dans une ferme abandonnée avec pour seuls gardiens une veuve et son fils. L’or appartient aux moudjahidines dont le chef vient d’être abattu par un drone. D’après Abdi, personne ne viendra plus le chercher. Ces compagnons de fortune nous embarquent dans une chasse au trésor rocambolesque, mais aussi dans leurs révolutions intimes, chacun tentant désespérément d’échapper à son destin. Un éloge de la fuite, de l’amitié, un hommage aux échoués de la mondialisation portés par l’écriture habitée de Léonard Vincent.

 

Premier chapitre

1

De l’envol des dromadaires

«  » C’est pourtant vrai, des dromadaires s’envolent du port de Mogadiscio. Leurs yeux de belle-mère s’écarquillent à mesure qu’ils s’éloignent du sol et leur lippe hautaine leur donne un surcroît d’air stupéfié. Les cent petites têtes du troupeau s’étonnent en cadence désordonnée, à droite, à gauche, tandis que la grue hisse les grands corps flexibles à bord de la cale du vraquier transformé pour l’occasion en pâturage improvisé empestant le mazout. Sur les quais, deux ou trois bergers somalis en survêtement, le crâne enroulé dans un turban à carreaux, s’affairent dans la cohue malodorante de méharis, de chèvres à tête noire et de zébus.

Une longue trique brandie de leur main droite fouette le vent et les flancs des bêtes meuglantes restant à charger dans les cages de fer que soulèvent les grutiers, poussant, claquant, pointant avec autorité, organisant les groupes dans le troupeau, corrigeant un indiscipliné d’une tape sur les narines ou d’un coup de bâton sur les cuisses, fermant les petites prisons bondées de bétail, faisant soudain l’hélicoptère un doigt en l’air avec une grimace vers la cabine du pilote pour signaler que le chargement peut être amené à bord. Ce faisant, ils lâchent des exclamations, des jurons, des sifflets stridents perçant les tympans du bétail et des officiers de bord qui, accoudés sur le pont du cargo, observent le manège par-dessus le bastingage, en ricanant entre leurs dents en or.

Bientôt, c’est le tour des moutons d’être chargés à bord, puis des grandes vaches aux cornes en forme de lyre. Les docks s’agitent, les ingénieurs circulent, les officiels parlent dans leur talkie-walkie. Tous les jours, c’est comme ça, sauf le vendredi, quand tout le continent ou presque prie allah le clément, le miséricordieux, boit du thé sucré et mange avec des femmes. On peut alors se livrer le cœur léger, tout l’après-midi, aux paresses les plus aimables, réparer le moteur de sa Vespa, aller au cybercafé ou se baigner au milieu du sang des thons ou des requins, autour des boutres tirés sur les plages fluorescentes. Mais le jour de l’embarquement du bétail n’est certainement pas chômé. C’est le jour du marché extérieur, du produit national brut, de la paye, du pactole tiré de l’or à quatre pattes, fétide et blatérant, qu’on tasse par paquets de cent dans les vraquiers ou les Ro-Ros amarrés à la queue leu leu, autrement dit le jour de la livraison des dromadaires ramenés de l’arrière-pays, n’ayant bu toute leur vie que l’eau bleu roi de la rivière shabelle et brouté les grandes herbes buissonnant près des pistes sillonnées par les toyota, et qui font la fortune de la somalie.

Les hommes du gouvernement, à peine revenus du Minnesota ou des toundras suédoises, dépêchent d’ailleurs, pour surveiller ce jour d’abondance, de dur labeur et de fête, une poignée de policiers timides. Des pions bleu et noir rôdent autour des troupeaux, flottant dans leur chemisette trop grande, avec fourragère et galons, le béret sur la tête, le pistolet à la ceinture et le portable dans la poche. Mais ils sont un peu inutiles. Pendant les opérations d’envol, ils longent les animaux en souriant, glissant sur les bouses, évitant les ruades, suivant avec attention le manège stratégique des bergers, leurs façons de faire dévier une vache d’un coup de reins, de relever le cou d’un zébu avec un geste simple, de calculer les trajectoires des chèvres lancées à toute allure vers les pontons d’embarquement. Alors, les mains dans le dos, les yeux baignés de sueur, ceux qui étaient encore l’année d’avant d’anonymes miliciens tenant en respect, de leur mitrailleuse rafistolée, plusieurs quartiers de la ville, incarnent en silence l’État et la loi. De vivants tampons administratifs, avec des grades, un nom de famille et un logement neuf près de l’aéroport.

Un français regarde aussi la scène, comme depuis un petit tabouret, plus loin sur le quai. Le jeune homme est assis sur la bitte d’amarrage avant du Baraka, le pétrolier dont il est le cuistot, en rade depuis trois jours. Derrière lui se dresse la coque rouge et noir du bâtiment rouillé qui lui sert de domicile. Il compte trois dernières cigarettes dans son avant-dernier paquet, une pour maintenant, une pour ce soir, une pour la nuit, et après plus rien. Plus aucune bière à bord, tout a été bu et déjà pissé au large dans l’océan indien. Il ne reste que des rations vitaminées du haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés pour tout petit déjeuner, et rien de nouveau en vue avant une bonne semaine au minimum.

Son navire a souffert d’une grave avarie électrique au passage de la Porte des Larmes. En raison de la sainte trouille inspirée par la terre de somalie au commandant du pétrolier, l’équipage a dû supporter deux jours de dérive discrète au large du Puntland, à la limite de l’échouage en pleine canicule. On s’est d’abord demandé à bord ce qu’il convenait de faire en pareille circonstance, certains priant secrètement que les courants côtiers et le dernier élan des moteurs conduisent tout seuls le bateau jusqu’aux eaux territoriales du Kenya. Mauvais calcul. Lent et lourd, le Baraka a vite commencé à s’approcher dangereusement des côtes somaliennes. Puisqu’il se trouvait alors au large de la capitale, le commandant s’est donc résolu à envoyer par radio un sOs à la marine, ou à ce qu’on pouvait nommer ainsi.

Le pétrolier a été remorqué, dans un grand chambard d’échanges radio, jusqu’au rivage de la somalie, puis jusqu’aux docks du port autonome de Mogadiscio. L’approche de la ville s’est faite dans une grande appréhension au poste de pilotage. Le commandant et ses adjoints ont fait ruisseler, de la vigie à la soute, la même mise en garde, attention, on se méfie de tout, on ne bouge pas, on attend. De grosses amarres mouillées ont calé le Baraka contre un quai désert, à l’écart des grues, derrière un vraquier à bestiaux. Des hommes en uniforme sont montés à bord, des somalis mais aussi des turcs. La panne électrique a été identifiée et les courriers idoines envoyés. Mais trois jours plus tard, les réparations n’ont toujours pas été effectuées car il est impossible de savoir qui a, juridiquement, la responsabilité du navire.

Le propriétaire est certes une société basée au Liberia, où aucun dirigeant n’a jamais mis les pieds, mais le navire bat le pavillon des Bahamas, bien que l’armateur soit grec et que le certificat d’aptitude à la navigation ait été délivré par un assureur britannique après une inspection à Chypre. L’affréteur, un courtier immatriculé en suisse, filiale d’un groupe russe, a embauché un équipage de Mexicains et de Bangladais, sous les ordres d’officiers français, pour transporter du pétrole russe chargé en Ouzbékistan à destination du Bangladesh. C’est pourquoi Bruno Commandant est coincé, sans un dollar vaillant, la dalle au ventre et de mauvaise humeur, fasciné par les dromadaires qui lévitent tandis qu’ils sont chargés à bord du navire par paquets de dix.

Parmi les bergers qui contemplent eux aussi les animaux monter dans les airs, Medhanie est celui qui a la peau la plus claire, un visage acajou et le nez camus, un corps maigre et musculeux comme celui d’un cycliste, un vieux jean coupé aux genoux, des Converse épuisées aux pieds, un débardeur et des boucles hirsutes artistement dressées sur le crâne. Ses injonctions adressées au bétail sont brèves et presque soufflées, tago, tago, sii, allez, allez, avance, comme articulées phonétiquement mais avec moins de conviction que les autres somaliens giflant, piquant, bousculant les fessiers des zébus et relevant du bout de leur trique, comme des maîtres d’école, les museaux insolents des dromadaires. Mais avec les chèvres et les moutons, il semble le plus doué de tous. Il dévie leur course affolée d’un coup de semelle sur le sol poussiéreux des docks. Il siffle entre ses dents une modulation compliquée.

Il est toujours placé au bon endroit, sur le parcours des bêtes qui pourraient s’échapper du troupeau, de sorte qu’il n’a jamais besoin de les toucher ou de les morigéner du plat de sa baguette, s’autorisant même une rapide caresse ici ou là, sur le col, sur la joue. Du reste, c’est lui qui donne les ordres pendant l’embarquement des ovins et des caprins. Les autres pâtres s’exécutent aussitôt, surtout l’un d’eux, un jeunot, peut-être un peu enfant, dont le visage triangulaire semble taillé dans une pièce de bois de noyer, avec le blanc des yeux phosphorescent et les dents immaculées, trous de lumière éblouissants dans sa peau noire, si obscure, si sombre qu’elle se confond dans son ombre et devient invisible au soleil. Pendant qu’on le regarde, Medhanie manie, pilote, rassemble les dernières bêtes qui débarrassent enfin les quais de déchargement, ferme la trappe au cul du dernier groupe à charger à bord et s’essuie le front d’un revers de l’avant-bras. Il se retourne et regarde Bruno, là-bas.

« Voilà ce que je sais faire ! » lui lance-t-il avec un geste de chevalier de théâtre, et en français s’il vous plaît. «  »

 

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