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Retour au Rwanda: la grande peur des combattants rebelles.

publié le 25/02/2020 | par Maria Malagardis

Plus de vingt-cinq ans après le génocide, des Hutus réfugiés en république démocratique du Congo pour y poursuivre la lutte armée se réinsèrent dans leur pays natal. Rencontre avec l’un d’eux, Léonce Nzeyimana, lavé de tout soupçon dans les exactions.


D’ex-combattants des Forces démocratiques de libération du Rwanda chantent des chansons patriotiques au camp de réintégration de Mutobo, le 1er avril 2019. Photo Alexis Huguet pour Libération


Rwanda : «Le premier jour, ils ont tous peur»

Enfouie sous la brume de la région des volcans dans le nord du Rwanda, c’est une petite maison au toit en tôle et aux murs de terre. Léonce Nzeyimana y habite désormais avec sa femme, Vestine, et leurs deux enfants. «La vie n’est pas toujours facile, mais je ne regrette pas d’être rentré dans mon pays natal», confesse-t-il, assis dans la pénombre du petit salon réduit au strict minimum : une table et des chaises en bois posées sur le sol volcanique granuleux, puisqu’il n’a pas «encore eu les moyens d’acheter le ciment pour le recouvrir», explique ce quadragénaire au regard intense, emmitouflé dans son blouson en jean.

Il fait presque froid dans cette zone montagneuse désormais prisée par les hôtels de luxe qui attirent une clientèle aisée, venue du monde entier pour découvrir le parc naturel des gorilles non loin de là. La vie de Léonce se situe à des années-lumière de ce tourisme jet-set mondialisé. Aujourd’hui, il cultive des pommes de terre, se bat pour assurer le minimum à sa famille. «On garde espoir. La vie réserve bien des surprises», insiste-t-il.

Pendant un quart de siècle, il fut un autre homme : un combattant, un rebelle, installé dans le pays voisin, en république démocratique du Congo (RDC), d’où il menait parfois des attaques contre son pays natal. Jusqu’au jour où il en a eu assez. On l’avait rencontré une première fois il y a neuf mois, à quelques kilomètres seulement de son nouveau domicile : au centre de démobilisation de Mutobo.

En apparence, c’est une sorte de campus, sans grilles ni murs extérieurs. Il accueille pourtant des pensionnaires un peu particuliers : d’anciens rebelles qui n’ont connu que la guerre et la violence depuis plus de deux décennies. Comme Léonce, qui est arrivé à Mutobo après avoir longtemps combattu dans les rangs des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). Depuis vingt ans, ce groupe armé, entièrement composé de Rwandais, déstabilise la région du Kivu, à la frontière du Rwanda et de la RDC.

Peur des vengeances

Ces quinze dernières années pourtant, plus de 20 000 rebelles des FDLR ont été rapatriés dans leur pays natal, de gré ou de force. Et le mouvement s’est accéléré ces derniers mois. Car en RDC, l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi il y a un an a changé la donne. Rompant avec une attitude souvent complaisante à l’égard des FDLR, le nouveau président congolais a lancé mi-janvier une offensive militaire dans la région du Nord-Kivu pour traquer les rebelles rwandais.

Léonce, lui, était volontaire pour rentrer au Rwanda. «Pendant toutes ces années, j’ai vu tant de mes camarades mourir à mes côtés. Les Congolais n’étaient pas des alliés sérieux ! Un jour ils étaient avec nous, un jour contre nous. Et la vie dans la forêt offre une existence médiocre», confiait-il lors de son séjour à Mutobo.

Comme la plupart de ses frères d’armes, il a quitté le Rwanda en juillet 1994. Au moment où s’achevait le génocide contre la minorité tutsie : près d’un million de morts en trois mois lors d’un bain de sang d’une ampleur inédite orchestré par les extrémistes hutus. Lorsque ces derniers sont chassés du pays, Léonce, alors âgé de 17 ans, s’enfuit lui aussi de l’autre côté de la frontière par peur d’éventuelles représailles contre tous les Hutus.

Les nouveaux maîtres du pays, ceux qui ont arrêté le génocide, sont issus des rangs du Front patriotique rwandais (FPR), identifié à la minorité tutsie. N’auront-ils pas la tentation de venger la mort de leurs proches ? En réalité les vengeances seront relativement limitées et ne répondent pas à un ordre des nouvelles autorités.

De l’autre côté de la frontière en revanche, les responsables du génocide ont pris le contrôle des camps de réfugiés. En 1996, le FPR franchit à son tour la frontière pour démanteler ces camps où l’armée génocidaire s’est reconstituée et mène des attaques régulières au Rwanda. C’est à ce moment-là que Léonce s’enfuit dans la forêt, bien décidé à rejoindre un groupe armé. «La vie m’a fait défaut. J’avais besoin de me protéger», rappelait-il encore à Mutobo.

Les deux décennies qui suivent s’écrivent dans les larmes et le sang. La région frontalière du Kivu en RDC devient le champ de bataille des multiples milices qui contrôlent des territoires et terrorisent les populations locales. Officiellement créées en 2000, les FDLR deviennent vite l’un des groupes armés les plus structurés de la région.

«A son apogée, de 2004 à 2009, ils couvraient une superficie supérieure à celle de leur patrie, le Rwanda», rappellent trois journalistes allemands qui ont récemment publié un livre sur ce mouvement (1). Le commandant en chef sur le terrain, le général Sylvestre Madumucura, était alors issu de l’ancienne armée génocidaire rwandaise.

Les leaders politiques, eux, se trouvaient en Allemagne, d’où ils recueillaient des fonds et coordonnaient la lutte pour la «libération du Rwanda» aux mains du FPR. La fascination pour l’Allemagne serait d’ailleurs un élément de l’idéologie prônée par les chefs des FDLR, qui admirent la discipline de l’armée allemande, souvent désignée non par son nom actuel mais comme la « »Wehrmacht », l’armée du Reich allemand dissous en 1945», notent encore les journalistes allemands dans leur livre.

Reste qu’à partir de 2005, le mouvement est épinglé par les Nations unies, qui annoncent des sanctions contre ses dirigeants, alors que le département d’Etat américain inscrit les FDLR sur la liste des organisations terroristes. En 2009, les deux leaders installés en Allemagne sont arrêtés. Leur procès amorcé deux ans plus tard à Stuttgart énumère toute une série d’atrocités : viols, tortures, pillages et exécutions sommaires, jusqu’à la nausée.

Condamné à treize ans de prison en 2015, Ignace Murwanashyaka, le président incontesté des FDLR, attendait le réexamen de son procès lorsqu’il est mort subitement en avril 2019. Un choc pour ses troupes sur le terrain. A ce moment-là, Léonce, lui, était déjà rentré au Rwanda. Il se souvient pourtant d’avoir rencontré Murwanashyaka, «venu d’Allemagne» dans la profondeur des forêts congolaises.

Guérir les esprits

En septembre, c’est au tour du généralissime Sylvestre Madumucura d’être tué. Il est aussitôt remplacé, mais le vent semble avoir tourné pour les FDLR, de plus en plus acculées dans leurs propres bastions. Paradoxalement, la nouvelle donne ne plaît pas à tout le monde en RDC, où certaines théories complotistes accusent le président congolais de vouloir procéder à la «balkanisation du pays», en offrant le Kivu au Rwanda.

Il ne suffit pas de faire taire les armes pour guérir les esprits. Les guerres successives du Congo ont créé des rancœurs tenaces à l’égard du petit Rwanda voisin, toujours soupçonné de vouloir contrôler la zone frontalière, depuis l’offensive contre les génocidaires réfugiés au Kivu en 1996 et les guerres meurtrières qui ont suivi. Mais la présence durable des apôtres du «Hutu power» dans la région a aussi nourri une xénophobie latente contre les rwandophones, et plus particulièrement les Tutsis.

A Mutobo, le directeur Ephrem Kanamugire en est conscient : «La propagande reste très forte dans cette région. Ceux qui rentrent après vingt ans d’absence sont encore imprégnés de l’idéologie génocidaire. On doit leur expliquer qu’ici il n’y a plus d’ethnies, nous sommes tous rwandais. Il faut aussi leur apprendre à s’adapter dans un pays où les lois ont changé : les femmes peuvent hériter désormais, tout le monde a une mutuelle de santé, etc.», énumère-t-il.

Il faut aussi se battre contre la désinformation : «Le premier jour en arrivant à Mutobo, ils ont tous peur. Pendant des années, on leur a répété que tous les Hutus qui rentraient au pays étaient tués», soupire le directeur. Léonce le reconnaît facilement : lui aussi a eu peur. Non seulement en arrivant à Mutobo, mais aussi lorsqu’il a dû rejoindre la colline où il allait recommencer sa nouvelle vie. En avril, lors de notre première rencontre, il était néanmoins ébahi : «Jamais je n’aurais pu imaginer un accueil aussi chaleureux ! Ces retrouvailles avec mon pays natal, c’est comme une résurrection», s’exclamait-il alors.

Élevage de poulets

En choisissant de tendre la main aux anciens rebelles qui l’ont combattu, à condition qu’ils ne soient pas directement impliqués dans le génocide, le régime rwandais, toujours dominé par le FPR, fait un pari risqué : comment savoir ce qui se passe réellement dans la tête de ceux qui rentrent ? Jusqu’à quel point les anciennes allégeances sont-elles effacées ?

Fin 2019, Séraphine Mukantabana, la présidente de la commission de démobilisation, elle-même ex-FDLR rentrée au Rwanda, a été limogée. Son tort ? Ne pas avoir dénoncé, après l’avoir pourtant reconnue, Angéline Mukandutiye, une ancienne inspectrice d’académie impliquée dans le génocide, rentrée au Rwanda sous une fausse identité, mêlée à un groupe de familles d’ex-rebelles.

Ce sont des rescapés qui l’ont finalement reconnue à la télévision. Léonce la connaissait également, et depuis longtemps : «Elle avait été l’inspectrice de mon groupe scolaire quand j’étais élève à Kigali avant le génocide.» Lui a été lavé de tout soupçon par la justice et affirme avoir aujourd’hui de bonnes relations avec ses nouveaux voisins. Il a certes connu quelques déboires : avec l’argent reçu à sa sortie de Mutobo (60 000 francs rwandais, soit 58 euros, offerts à chaque ex-rebelle à sa sortie du centre), il a d’abord investi dans un élevage de poulets. Tous morts, faute de soins adéquats.

On ne s’improvise pas paysan du jour au lendemain. Mais ses enfants de 13 et 11 ans ont découvert le chemin de l’école, eux qui n’avaient jamais été scolarisés dans la forêt. «Ils n’avaient même jamais vu un médecin», rappelle Léonce. De temps en temps, il appelle ses anciens camarades restés dans les forêts du Congo. «Ils sont souvent surpris de me savoir encore vivant, s’amuse-t-il. Je les incite à rentrer. Je leur répète que la guerre n’offre rien de bon. Et qu’ils doivent retrouver la vie.»

(1) Les FDLR, histoire d’une milice rwandaise, par Dominic Johnson, Simone Schlindwein et Bianca Schmolze, publié en Allemagne par Ch. Links Verlag.

 

Maria Malagardis Envoyée spéciale à Kinigi. Photos Alexis Huguet

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