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Semaine d’août de séjour à Conques en Aveyron : jour 2

publié le 19/09/2019 | par Jean-Paul Mari

Jour 2, Lundi : « Se séparer »

9H30 : après un copieux petit-déjeuner, on grimpe le sentier qui mène au sommet du village vers le « Centre européen de culture médiévale ». Pas si médiéval que cela avec son auditorium pour les concerts et une immense salle toute en baies vitrées qui donnent sur la lumière et la nature environnante. Parfaite. C’est l’heure de l’Art-Thérapie. Une séance essentielle, dirigée par Samia, prévue pour être quotidienne.


 

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Il s’agit d’apprendre d’abord à s’écouter soi-même, à lâcher prise, non pas pour se ramollir, mais bien pour emmagasiner de l’énergie. Les premiers exercices, sous forme de jeu, commencent toujours par une expression personnelle associée au corps, se présenter par gestes, mouvement, déplacement dans l’espace. Puis par répéter, donc intégrer, ceux des autres. Une collection de gestes que tous vont reprendre ensemble. Pour aboutir à un geste commun.
Avec cette même méthode, les exercices sont infinis. L’objectif est de prendre conscience de soi – ce n’est pas si facile – exprimer le « Qui suis-je » « Où suis-je ? ».Avant d’être capable de regarder l’autre, en prendre soin, par un regard, un geste. Le chemin de pèlerin du migrant souffrant va de l’individu pleinement existant à la communauté. Être soi avec l’autre.

Pas facile pour des hommes et des femmes qui, pendant leur parcours d’exil, obsédés à avancer, à survivre, à aboutir, ont mis toutes leurs forces à ne pas s’écouter, qui ont du se forcer, parfois se martyriser pour continuer. Avec un seul objectif, à la fois rêve lointain et cauchemar, un mythe : l’Europe. Pas facile du tout pour ces jeunes hommes ou femmes qui sont passés par le désert du Soudan, les montagnes d’Afghanistan, les camps de torture du Sinaï ou de Libye, la Méditerranée mangeuse d’hommes, qui ont été parfois pendant des années menacés de mort, brutalisés, battus, vendus, violés, abimés…de réapprendre à vivre avec les autres sans les voir comme des bourreaux. Mieux, en les aimant.

À la fin de la séance, quelqu’un dit qu’il s’est senti, étrangement, lié aux autres comme dans une communauté. Ce n’est qu’un début. Le chemin est encore long. Mais, déjà naît l’idée qu’ils ne sont plus seuls au monde, que la vie n’est pas de s’enfermer, prostré, le nez dans le vide de l’univers virtuel de leur téléphone portable. Oui, la semaine d’Art-Thérapie s’annonce intense et ne sera qu’un début. Il s’agit de réapprendre à se retrouver, soi-même, soi et les autres, soi avec les autres. Réapprendre à se relier au monde. Réapprendre la vie.

Tiens, le corps justement !

Il fait un beau soleil d’été. Et la chaleur torride qui va avec. La rivière est à deux pas, au bas du village, après le passage du « Pont romain ». Le niveau n’est pas très haut, mais suffisant pour se baigner. On progresse sur les cailloux aigus du bord de l’eau et les strictement Vegan font la moue en voyant des pêcheurs d’écrevisses soulever les rochers.
L’inquiétude n’est pas là. Se baigner, s’immerger, se laisser aller dans l’eau, certes. Mais les réticences sont fortes. Notamment pour les « trois Grâces », les filles venues de Somalie ou du Soudan, enroulées jusqu’au front dans de longs voiles. On les encourage, on les taquine, on les aide à chaque étape. Un pied dans l’eau, deux pieds dans l’eau et…miracle ! Une demi-heure plus tard, tout le monde barbote dans une eau claire et fraîche.

Miracle ? Oui. Surtout quand on apprend que Samuel et Medhanie les « jumeaux » d’Érythrée ne s’étaient pas baignés depuis six ans. Et Raed, le Soudanais depuis dix ans ! Quant aux « trois Grâces », c’est plus simple. Ce bain est le …premier de leur vie ! Il faut leur apprendre à respirer, à sortir le buste au soleil quand elles ont froid, à barboter avec leurs voiles et à se laisser aller. Leurs visages ! Leurs regards ! Leur plaisir ! Camille, Aïda, Marine, Samia, les encadrantes écarquillent les yeux. Nous sommes estomaqués.
Ce n’est pas notre seule surprise. Celle-ci qui ne disait pas grand-chose depuis le début se met à bavarder. L’autre, fermée, qui buvait des yeux son téléphone portable, éclate de rire. Le troisième, discret et réservé, plonge du plus haut rocher dans la rivière sous les applaudissements…quelle matinée, quelle après-midi ! Couronnée le soir par le spectacle de l’illumination de l’Abbaye. Oui, c’est cela, une illumination.

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