La guerre des Papous

Album de 23 photos.

Photos Daniel Plissondes

Après la proclamation de l’indépendance de l’Indonésie par Sukarno en 1945, Les Pays Bas furent contraint de confier en 1962 aux Nations Unies la gestion de la partie occidentale de Papouasie, alors qu’ils envisageaient une décolonisation et une autonomie de cette ile très riche en ressources minières (cuivre, or, nickel) et forestières (bois rares). Mais « l’acte de libre choix », simulacre de référendum de l’été 1969, se prononça en faveur du rattachement du territoire à l’Indonésie et la Papouasie occidentale qui devint la 26 province de l’état indonésien, puissance émergente du Tiers-monde.

Cette annexion a été dure, colonialiste a entraîné des morts parmi les civils, des spoliations de terres et une confiscation de la culture et des langues papous. Un flot d’habitants, environ 14 000, de la Papouasie occidentale, passèrent la frontière pour se réfugier en Papouasie nouvelle Guinée,(partie orientale de l’île) qui était devenu autonome en 1975. Ces réfugiés se sont installés dans des camps, le long de la Fly river : Mapuam, Kuyu, Yoot, Kaikot.... Des enfants sont nés, il y a des écoles, des dispensaires, une aide internationale et une guérilla séparatiste . Kiunga, fondé par les réfugiés, entouré d’une vaste forêt tropicale dans une région de mousson est situé sur la Fly river qui délimite la Papouasie Nouvelle-Guinée et la Papouasie occidentale. Ce centre minier près de la frontière est relié à la capitale Port Moresby seulement par avion et c’est là qu’est établi la mission où travaille le père Jacques Gros, prêtre lazariste, membre de la Congrégation St-Vincent de Paul.

J’ai accompagné entre le 24 février le 15 mars 2010 le réalisateur Damien Faure, chargé par Arte de tourner un reportage sur la résistance papoue et d’interviewer le Général Mawen, chef de libération de la région sud de la Papouasie occidentale. Cette dernière interview fait suite à deux rencontres qui ont donné lieu à des documentaires réalisés il y a 10 ans sur la situation en Papouasie nouvelle Guinée. C’est le père Gros qui est notre intermédiaire. Il a réussit à établir une relation forte avec le général : il l’a marié, a baptisé ses enfants, il a de longues discussions avec ce chef armé, qui est entré en résistance alors qu’il était à l’université pour devenir instituteur. Le général Mawen, a connu la prison, les siens ont été tués, mais jusqu’à présent il échappe au pouvoir indonésien qui est sur sa piste.

Aujourd’hui à 68 ans, Bernard Mawen, est le chef d’une armée mal équipée, composée d’ hommes et de femmes qui veulent croire à l’indépendance de la Papouasie et à son auto suffisance. Le général est une légende pour les Papous, il échappe depuis 40 ans aux commandos Kopassus, forces spéciales indonésiennes, qui le traquent sans relâche. Mais, lorsque nous le retrouvons au camp de Mapuam, c’est un homme malade, fatigué et même épuisé. Il faudra interrompre notre périple pour le conduire en urgence, sous la protection du Père Gros à l’hôpital de la mission de Kiunga. C’est vraisemblablement la tuberculose et il est en sursis. Il le sait et dans l’entretien qu’il nous accorde, il tente une dernière fois d’appeler la communauté internationale à l’aide. Mais cet appel ne peut être relayé par aucun canal officiel. La Papouasie n’est pas représentée aux Nations Unies et le combat s’épuise.

Les soldats qui se trouvent rassemblés à Mapuam sont au nombre d’une quinzaine : un éclopé, deux femmes, certains sont pieds nus, d’autres avec des bottes en caoutchouc. Tous ont un treillis neuf, d’où proviennent ils ? Les armes ? Elles sont peu nombreuses et anciennes. Ils manoeuvrent sous le regard de quelques enfants, les femmes elles, vaquent à leurs occupations.

Ils posent devant mon objectif : se mettent en rang, pointent leur arme, regardent au loin, le regard fier, manoeuvrent au commandement, mais il n’y a pas de combat. L’armée indonésienne les traquent, ils se cachent. Leur revendication : retrouver leurs terres, leurs villages, avoir le droit d’exploiter les richesses minières de leur sol, vivre selon leur culture, parler leur langue. Avoir ce que chaque peuple a, le droit à l’autodétermination. Les grandes compagnies minières internationales exploitent le sous-sol et extraient l’or, le cuivre, le nickel dont la Papouasie nouvelle guinée est riche. Ils détruisent le paysage, polluent les fleuves par les rejets miniers. L’éco-système est modifié profondément, les ibis qui peuplaient il y a quelques années les grands arbres aux bords des fleuves ont totalement disparus, le lit des rivières s’ensable et au moment des crues de mousson inondent les villages.

Alors ils reste dignes, ils parlent, ils se souviennent , ils pleurent aussi, ils appellent à l’aide mais en vain. Seule l’Église leur apporte soutien, éducation dans des missions. Ce ne sont pas des personnes incultes, ils ont été à l’école, fait des études, mais leur droit à l’autodétermination leur est aujourd’hui enlevé. Ils vivent dans une grande misère. Les ressources alimentaires sont faibles. Pour trouver le sagou, qui est la base de leur alimentation, ils doivent marcher en forêt pendant plusieurs heures. Les poules qu’ils achètent au marché crèvent. Les arbres et la forêt disparaissent peu à peu, remplacés par de grandes plantations de palmiers pour l’huile à palme ou des forêt d’hévéas. Leurs terres sont occupés par les Javanais « transmigrés » par le gouvernement indonésien qui leur promettent une meilleure vie et des terres.

Les enfants reçoivent une éducation dans leur langue, mais c’est le pidgin qui règne dans les villages. L’assistanat des grandes organisations non gouvernementales sont présentes mais la maladie (tuberculose, paludisme, sida), le chômage, la perte d’espoir font de ces êtres des déracinés.

Ces trois semaines de périple sur la Fly River à la recherche du général Mawen, m’ont permis d’approcher au plus près ces réfugiés, hommes, femmes et enfants courageux, presque totalement démunis pour qui la religion reste un point fort. Tous ces visages qui se sont offerts à mon appareil photographique, toutes ces histoires, toutes ces demandes d’aides je ne les oublierai pas. Mais si je pense que le peuple papou a la droit à son autodétermination, je pense que celle ci sera longue à obtenir. Les intérêts économiques des grands Etats, les multinationales et la globalisation économique mondiale, font que la voix du peuple papoue aura du mal à se faire entendre au sein de la communauté international et que son désir d’autonomie et de liberté restera inaccessible dans l’état du monde.

Photos : Daniel Pissondes Texte : Françoise Fradin

Voir le documentaire réalisé par Damien Faure et diffusé sur ARTE : "La colonisation oubliée"